Flying Coach 1: trac

Début demain soir de mon travail coaché en préparation de mon premier spectacle solo « officiel ».  Une quinzaine de rencontres semi-hebdomadaires avec Mme G. jusqu’à la représentation début mai. Un programme ambitieux:  travail sur la constance, l’énergie, les tics, le regard, le rythme, etc.  J’ai hâte de commencer, bien sûr, mais je vis aussi pas mal d’anxiété.  Un peu de trac à me demander ce que je m’en vais faire dans cette galère…  C’est sûr que ce serait plus facile de passer mes prochains mardis et mercredis soirs à écouter la télé ou à me coucher de bonne heure pour être en forme le lendemain au bureau.

Un ami conteur me souhaitait de l’inspiration.  Si l’adage qui veut que l’art soit 10 % d’inspiration et 90 % de transpiration a du vrai, je pense que j’en suis à la seconde partie.  Le show est monté (les contes sont choisis, les liens partiellement bâtis – d’autres surgiront je suppose), le vrai travail commence.  Si j’ai un tant soit peu d’intégrité artistique, et compte tenu de toutes les personnes que j’ai critiquées (le plus souvent à leur demande – je m’excuse pour les autres), je me dois d’être aussi exigeant envers moi-même.  Le fait est que j’ai une tendance naturelle à être paresseux…

Je ne m’en vais pas à un programme d’entraînement pour un match de boxe ou une compétition olympique, pas plus que je ne m’en vais en thérapie. Reste que j’ai bien l’impression que je vais être mis en face de choses de moi que je n’aime pas particulièrement.  Des manières de faire, de me tenir et de dire qu’il ne sera pas toujours évident de détricoter.  C’est pour ça le coaching, pour le miroir.  Y’aura sûrement des moments où je vais me demander si le jeu en vaut la chandelle, si je ne me prends pas pour le conteur que je ne suis peut-être pas finalement.

Je vais tenter de tenir ici le journal de ce travail en route vers un spectacle.   Toujours dans l’optique de ce blogue: Pour moi d’abord, pour réfléchir à ce qui se passe; prendre du recul.  Mais avec vous…  Pour ce que ça peut susciter d’échanges et de réactions.  Un oeil dans les coulisses d’un show à venir, en somme. Possible que je ne vous réponde pas toujours parce que je serai dans le processus, mais je lirai tout.  Je m’en fais un devoir.

Souhaitez-moi donc de la persévérance.

Passage à l’A.C.T.E. (parler du conte)

Le 9 décembre dernier, référé par Productions Littorale, j’ai été reçu dans un atelier de conte offert à l’Association des accidentés Cérébro-vasculaires et Traumatisés crâniens de l’Estrie (A.C.T.E.).  L’objectif de leur animatrice, « reçevoir un conteur » qui leur « parle du conte ».  Durée: 1 h.  Première “conférence contée” pour moi ou du moins première expérience à témoigner de ma passion.

Bon, je leur dis quoi?  Par où commencer?  Et quoi raconter?  J’ai eu diverses idées, consulté ma fée-marraine qui m’a suggéré de « liquider les mythes » d’emblée (le conte n’est pas que pour les enfants, le conte n’est pas que de l’humour, etc.)  pour pouvoir ensuite parler de ce qui nous passionne.

J’ai fini par choisir d’aborder ce vaste domaine par les questions journalistiques classiques: Qui? Quand? Quoi? Où? Comment? Pour qui? Pourquoi? Je parlerais de l’art tel que je le connais, mais pour chacune des questions, je ferais un parallèle avec ma démarche personnelle.  J’en profiterais pour déboulonner un ou deux mythes en passant…

[Par la suite, je me suis aperçu que c’est un peu ce que fait Dan Yashinsky dans le premier chapitre de son excellent livre Suddenly, They Heard Footsteps (2004) alors qu’il imagine rencontrer son lecteur dans l’avion et le genre de questions que supposerait une conversation avec lui…  Le livre a été traduit chez Planète Rebelle en 2007.  Je le relis souvent et ne peux que le recommander.]

  • Qui? Selon une étude du RCQ (2004), il y aurait plus de 300 personnes au Québec de tous niveaux, de l’amateur au professionnel, qui se disent « conteurs » ou « conteuses ».  Ils sont hommes, femmes, jeunes, vieux, proviennent du théâtre, de la littérature, de l’ethnologie, de l’animation, moins des bibliothèques contrairement à la France.  Mais il y a de tout, du professionnel au manuel…  Je me suis présenté et j’ai rappelé que, non, il n’y avait pas que Fred Pellerin qui contait.
  • Quand? On conte depuis toujours.  Il y a bien dû avoir quelqu’un qui a fait des récits de chasse sous les dessins des grottes de Lascaux…  Seulement, une coupure apparaît au cours du vingtième siècle avec l’électrification, puis la radio, la télévision et maintenant Internet.  Le conte effectue un retour en Europe dans les années 70 avec les mouvements de retour à la terre et aux régions.  Au Québec, il faut attendre le début des années 90 pour vraiment observé une telle résurgence, bien que Jocelyn Bérubé, Alain Lamontagne, Michel Faubert et d’autres portaient le flambeau auparavant.  Non, le conte n’est pas que du folklore (voir point suivant) et je conte depuis 2003.
  • Quoi? Qu’est-ce qu’on conte? Les répertoires sont extrêmement variés, allant justement du traditionnel merveilleux au conte urbain trash, en passant par les contes drôles, dramatiques, philosophiques (contes de sagesse) ou plus militants, des récits de vie, les légendes, les mythes, les contes amérindiens ou de différentes cultures.  Donc, non, le conte n’est pas destiné qu’à faire rire, mais on rit souvent.  Je raconte quelques histoires que j’ai écrites, mais surtout des contes traditionnels de tous les pays.  J’ai une filiation par alliance avec les contes franco-ontariens (mon épouse est originaire de Sudbury).  Et, c’est pas de ma faute, j’ai une prédilection pour les contes où il est question de la vie après la mort.
  • Où? On conte partout: Pour la plupart des pays industrialisés, on conte dans les garderies, les écoles, mais aussi les foyers pour personnes âgées, les prisons, en famille, dans des appartements, dans les fêtes populaires, les musées, mais beaucoup dans les bars et les cafés.  Le conte contemporain est sensiblement urbain.  Non, les spectacles de conte n’ont pas lieu seulement ou tellement sur scène.  J’ai conté surtout en Estrie, quelques fois à Montréal (dont aux Dimanches du conte du défunt bar Le Sergent recruteur), deux fois à Québec, une à Rimouski, dans des restaurants, des bars, et même en plein air.
  • Comment? La question est déjà plus complexe, donc difficile de parvenir à une réponse simple.  Je dirais d’abord qu’on conte par coeur – Luidgi Rignanese dirait « par corps ».  On n’apprend pas un texte, mais on mémorise un canevas, des images.  Le plus souvent, on conte simplement, assis ou debout.  Selon sa tradition, on conte parfois avec accessoires ou costumes.  Surtout, il n’y a pas de « quatrième mur »: On s’adresse directement à l’auditoire, sans faire comme s’il n’était pas là.  C’est pour cela qu’on dit souvent que le conte est « art de la relation ».  Donc, non, pour nous « jouer un texte » ou lire une histoire à un public (dans une bibliothèque, par exemple), ce n’est pas vraiment « conter ».  Pour ma part, j’ai des rituels.  J’ai une formulette d’entrée (j’en cherche une de clôture).  Je m’habille tout en noir, essentiellement pour ne pas distraire les gens de ce que je raconte, mais ça correspond aussi à un certain dépouillement qui colle à mon répertoire.  J’ai besoin de m’isoler avant de conter (pour repasser mes histoires ou juste en humer le « parfum » (dixit Michel Hindenoch), me retrouver, etc.).
  • Pour qui? Je dis souvent que, théoriquement, dans un tel foisonnement de styles, tout le monde devrait y « trouver son conte ».  Et on conte effectivement pour tous les publics.  J’imagine que quelqu’un qui serait complètement fermé à tout ce qui est imaginaire risque de s’ennuyer un peu.  Encore qu’il y a des conteurs qui font du récit de vie ou de guerre, des histoires poignantes, complètement ancrées dans la réalité des choses.  Alors, non, on ne conte pas que pour les enfants.  D’ailleurs, je conte surtout et plus facilement aux adultes.
  • Pourquoi? Euh… C’est LA question.  Mon ami Éric Gauthier prétend qu’il conte à chaque pleine lune parce qu’il a été mordu par un autre conteur pendant une bataille dans un bar. (J’aime bien utilisé cette citation – en l’attribuant à Éric, bien sûr). Il y a probablement autant de motivations qu’il y a de conteurs.  Plusieurs disent ne pas pouvoir faire autrement.  Simplement, ils sont amoureux des contes et des gens, veulent donc partager leur passion.  Dans le milieu du conte, on dit que ce sont les contes qui nous choisissent.  Certains enseignent, rapprochent, apaisent, guérissent.  J’ai déjà tenté de répondre à cette question ici.  J’y résumais différentes motivations de conter: reconnaissance, appartenance, accessibilité, patrimoine, mobilisation.  De mon côté, je conte pour « donner du sens ».

Évidemment, j’avais trop de matériel et j’ai manqué de temps.  En fait, je ne me suis rendu qu’au « Où? », mais je pense avoir parlé des autres points à travers ma présentation.

J’aurais voulu faire un conte pour chaque question et j’en avais préparé quelques uns:  « Nasr Eddine qui se chauffe à la lune », « Le dernier voeu du vieux Veilleux », « Le rite du Baal Shem Tov », « Le dernier homme sur terre et l’enfant »….

J’ai fini par faire un conte drôlatique en intro, ce que j’appelle « L’oncle conteur » : un bêta sans le sou veut épouser la fille du roi et sa mère, inquiète des suites de l’audience royale, envoie son frère conteur pour accompagné le jeune.  À chaque question posée par le roi, l’oncle « embellit » les réponses plutôt ordinaires de son neveu.  À la question, « Mais pourquoi te grattes-tu? » Le neveu répond simplement qu’il a un bouton qui le pique.  L’oncle, fidèle au penchant irrépressible des conteurs pour l’exaggération, ne peut s’empêcher d’en ajouter…

J’ai fait écouter « Marie-Tatou », conte du Déparnneur de mon ami Marc-André Caron.  D’abord parce qu’il est court (j’avais peu de temps) et que je connais par coeur les contes de Marc-André.  Je savais aussi que peu de gens l’aurait entendu.  Surtout, il me semble un parfait exemple de structure de conte facile à reconnaître dans une création contemporaine.

Finalement, j’ai raconté « Tea with the Devil » pour conclure.  Un de mes plus vieux contes, c’est un classique qui marche toujours bien.  Un anglais invoque involontairement le Diable alors qu’il cherche la pierre philosophale.  Le Diable lui offre la pierre en échange de son âme.  Il doit fixer une tâche au Malin, mais celui-ci sait tout et peut se rendre partout.   Par ruse, l’anglais réussira à obtenir le beurre et l’argent du beurre…

Y’a-t-il des choses que j’aie oubliées?  Des mythes encore à liquider?  Vous, comment parlez-vous du conte à ceux qui ne le connaissent pas?  Comment puis-je améliorer cette entrée en matière?

Passer à l’A.C.T.E m’a fait réaliser que l’enseignement me manque (j’ai dû choisir l’an dernier entre enseigner et conter).  Mais parler du conte va pour moi au-delà d’enseigner : C’est partager quelque chose que je trouve fondamental.  Merci aux gens de l’A.C.T.E.  J’espère bien qu’il y aura d’autres occasions similaires.

Fred et moi

Je n’avais pas particulièrement hâte d’écrire ce billet, même si je supposais bien qu’il me faudrait y arriver.  Croyez-le ou non, j’ai beau me poser des tas de questions, avoir des opinions souvent tranchées, prendre position (parfois avec véhémence), je n’aime pas particulièrement la controverse.  Je redoutais d’avoir à toucher à ce point sensible.  Autant l’aborder de front.

Ça a commencé lorsque j’ai reçu en cadeau de fête Silence, l’album de chansons « folk » de Fred Pellerin. Malaise. Un très beau cadeau, mais un disque que je m’étais dit que je n’achèterais pas.  À cause du « phénomène » Fred Pellerin…  Disons surtout, à cause de comment je me situe par rapport à ce phénomène.  Notez bien, pas la personne, mais le phénomène qui l’entoure.

Puis j’ai eu à parler du conte dernièrement à des gens qui le connaissaient peu.  Il m’a fallu rappeler que Fred Pellerin était parfois « l’arbre qui cache la forêt » selon le mot de ma fée-marraine.

Veut veut pas, conter au Québec en 2009 signifie travailler dans l’ombre de Fred Pellerin… ou du moins exercer son art en relation avec l’immense projection fantomatique de lui que les médias diffusent sur le mur public. Dans L’art du conte en dix leçons (2007), Michel Faubert résume bien le problème :

« Mais pour ce qui est du conte, j’avoue que je me sens un peu perdu. D’autant qu’il y a le succès de Fred (Pellerin) qui a quelque chose de particulier à cause de l’importante médiatisation; il est devenu LE conteur connu du Québécois moyen.  Et quand on dit qu’on fait du conte, on se fait demander si l’on fait comme Fred. Alors on doit se prononcer; il y a quelque chose de délicat, même pour lui sans doute… »

Dans le milieu du conte, il ne laisse personne indifférent. Certains l’encensent ou le défendent, d’autres le pourfendent.  Je l’ai entendu être accusé de plagiat, de facilité dans l’humour, de ne pas être un conteur, etc.

Jalousie?  Je ne sais pas pour les autres, mais pour moi oui, certainement.  Parce que Fred Pellerin c’est aussi et beaucoup le miroir déformant tendu aux conteurs, la possibilité que nos rêves de toucher le public à large échelle puissent se réaliser… quitte à y perdre un peu d’âme.  Nous avons notre succes story, notre conte de fées à nous (Et c’est qu’on a tendance à croire à ces choses-là, nous autres!). Quel autre conteur a des problèmes de vedettariat? On n’a peut être pas tous envie de conter dans d’immenses salles et d’être booké jusqu’en 2015,  mais qui, honnêtement, cracherait sur de tels moyens de communiquer ses idées?  De transcender les genres? De vivre de son art?

La première fois que j’ai entendu Fred Pellerin, c’était à un spectacle bénéfice pour les Productions Littorale qui s’était donné à la Sala Rossa à Montréal.  En 2003 je crois, pas longtemps après la sortie d’Il faut prendre le taureau par les contes.  J’avais entendu son nom et sa réputation déjà le précédait, mais je n’avais pas d’a priori.  Je me souviens qu’alors il m’avait retourné comme une crêpe.  En l’espace de dix minutes, il m’avait fait rire aux larmes et il m’avait touché au point de me faire pleurer (en parlant de la boîte à silence de sa grand-mère).  Je me souviens d’avoir été sidéré qu’un artiste soit capable de me tordre ainsi l’intérieur…

Je l’ai revu quelques fois à Sherbrooke, Théâtre Léonard-St-Laurent (300 places), au Granada (500 places), à la salle Maurice O’Bready (1726 places) avant un spectacle de Mes Aïeux. Une bonne constance, mais peu de renouvellement.  Reste que j’étais assez séduit et que « ça passait » malgré la distance qui augmentait…

Il y a aussi eu ses « Chroniques de village » à Indicatif Présent, l’émission de Marie-France Bazzo, sur les ondes de la Première chaîne et j’ai compris que, pour les médias de la métropole, Fred Pellerin n’était plus vraiment un conteur.  Il était devenu l’archétype du jeune amoureux de sa région, au point qu’il ne s’expatrie pas à Montréal comme les autres artistes « normaux » le font… Les gens des médias font ça : ils créent des vedettes, ils aplatissent la réalité à quelques figures de proue, quelques représentants/ représentations qui « passent bien ».  S’intéresser à la complexité des choses, c’est moins rentable.  Et ça, je ne peux en tenir rigueur à Fred Pellerin.

Puis,  j’ai assisté à l’une des premières représentations de Comme une odeur de muscles au Vieux clocher de Magog.  Bon, le show n’était peut-être pas rodé et peut-être que c’était juste un moins bon soir… Peut-être que j’étais trop fatigué ou pas de bonne humeur, mais toujours est-il que je n’ai vraiment pas aimé ça.  Je ne retrouvais plus les histoires dans les jeux de mots et les gags. Et évidemment, le reste de la salle en redemandait : J’étais pris avec les ovations debout, les vivas, alors que moi je rongeais mon frein… À la fin du spectacle, il a chanté « Moi je raconte des histoires » de Paul Piché. C’était très beau et, bien sûr, les paroles lui allaient comme un gant, mais ça m’a dérangé que ça ne soit pas de la chanson traditionnelle. (Je ne sais pas pourquoi.  Que je sache, il n’est écrit nulle part que les conteurs ne doivent chanter que du trad…) Là, j’ai senti que la cote d’amour de cet artiste là (je ne savais déjà plus si je devais parler de « conteur ») était telle qu’il pourrait faire n’importe quoi et que les gens suivraient.  Ça m’a beaucoup troublé.  C’est ce que j’appelle le phénomène.

Pour moi, dans son créneau (le sien justement, quelque chose d’autre que le conte ou l’humour), il demeure un génie. Et c’est un mot que je refuse d’employer à la légère. Son aisance à jouer avec les mots est stupéfiante. Son charisme, au-delà du simple talent.  Sa sensibilité et son authenticité troublent en cette époque de faux-semblants. Je l’ai entendu être comparé à Sol, Yvon Deschamps, Raymond Devos.  Devos, je ne sais pas… Mais pour ce qui est des deux autres, il y a des parentés, c’est sûr.  Le retour à un temps où faire de l’humour ne signifiait pas tout à fait la même chose qu’aujourd’hui… (J’en reparlerai bientôt.)

La principale chose que je lui reproche au fond (à la personne, pas au phénomène), c’est de ne pas assez témoigner publiquement de la filiation de ce qu’il fait avec la grande tradition du conte, puisqu’il persiste et signe à se dire “conteux”.  Je suis déçu qu’il ne choisisse pas d’aller à contre-courant médiatique en répondant à une question de Marie-France Bazzo, de Guy A. Lepage, en disant haut et fort : « Vous savez, y’a pas que moi qui conte. Ils sont plus de deux cents qui s’y essaient au Québec, d’une manière ou d’une autre. Y’en a probablement dans vos régions aussi.  Y’en a qui faisaient ça avant je sois une idée dans la cervelle de mes parents. Allez les écouter… » ou « Ça fait plus de deux mille ans qu’on se raconte des histoires.  Les miennes sont pas mal, mais y’en a d’autres, vous savez. »  Est-ce à lui de faire ça?  Est-ce que les médias voudraient seulement entendre ce discours-là?

Pour moi, il aurait pu être une locomotive qui aurait servi à donner de la visibilité à tout le milieu, à une forme d’art qui se cherche… Au fond, il aurait pu faire pour le conte ce qu’il a choisi de faire pour St-Élie-de-Caxton : dynamiser une richesse méconnue, la mettre sur la mappe. Quelqu’un qui le connaît, et à qui je faisais ce commentaire, m’a déjà dit qu’il était « au-delà de tout ça ».  C’était avant le film, avant Tout le monde en parle, avant les disques de chansons et le DVD…  Imaginez aujourd’hui.

À ce jour, je n’ai toujours pas acheté Comme une odeur de muscles, ni sur livre-CD ni sur DVD.  Pas plus que L’arracheuse de temps (le livre troué). Je ne suis pas retourné voir de spectacles de Fred. J’ai payé trop cher pour le sympathique Bois du thé fort, tu vas pisser drette, offert en cadeau à mon père. Je me suis procuré Fred et Nicolas Pellerin, un disque de musique traditionnelle que j’adore au demeurant. Je suis allé voir Babine. Seul. Presque gêné. Mais c’était surtout pour voir si le conte se transposait bien au cinéma (Je n’en suis pas encore convaincu, essentiellement parce que, pour moi, les dialogues du film tombaient souvent à plat… Superbes images cependant. J’en reparlerai peut-être.).

Peut-être que je me prive d’un artiste d’une classe à part… Peut-être que j’ai été trop dur avec lui? À cause de la jalousie? De l’amour inconditionnel qu’on lui porte? Reste que j’ai de la misère à accepter toute l’attention qu’il monopolise, alors qu’il y a des conteuses et conteurs merveilleux qui restent dans l’ombre que son phénomène contribue maintenant aussi à leur porter.  Mon attention à moi, je la réserve pour ces derniers.

Chronique musique trad I: Les grands hurleurs et La part du feu

J’avais prévenu d’entrée de jeu que je consacrerais de l’espace de ce blogue à la musique traditionnelle.  Précisons seulement que je ne suis ni musicien, ni connaisseur, mais un amateur éclairé, tout au plus.  Reste que je parlerai volontiers de ce qui m’accroche l’oreille.

Lors d’une de mes dernières visites chez un disquaire pas particulièrement reconnu pour l’espace de rayonnage qu’il consacre à la musique traditionnelle, je tombe pourtant avec bonheur et surprise sur La part du feu du Vent du nord, Nicolas Pellerin et les Grands hurleurs, La tuque bleue et le dernier album du groupe Mauvais sort.  S’il y a un signe certain de l’approche des Fêtes, c’est bien quand les groupes de musique trad sortent des disques.  J’ai acheté les deux premiers.

Cinquième CD pour Le vent du nord, ce groupe qui est en train de compétitionner sérieusement avec La bottine souriante comme meilleur produit d’exportation du folklore québécois à l’étranger.  Puissent-ils être davantage connu chez eux!  Mais nul n’est prophète…

La part du feu m’apparaît un album plus exigeant que Dans les airs (2007), précédent opus studio du groupe qui s’écoute tout seul avec des pièces comme « Rosette », « Le vieux cheval », « La fille et les dragons ».  J’aime particulièrement « Tour à bois », une composition très habile de Nicolas Boulerice.

La nouvelle galette demande plus d’attention, ne serait-ce que parce que les textes sont souvent plus graves (« Octobre 1837 », « La mine », « Rossignolet ») et parce que les arrangements sont souvent particulièrement riches.  La vielle à roue de Boulerice est toujours omniprésente, pour notre plus grand bonheur.  Cela confère une sonorité exceptionnelle au groupe, un fond sur lequel violon, accordéon et bouzouki s’envolent avec brio.

Il y a bien des pièces plus joyeuses comme l’excellente « Lanlère » qui ouvre le bal avec un Simon Beaudry très en voix et que j’aurais d’ailleurs aimé entendre davantage chanter (Il n’a qu’un autre solo avec « Écris-moi », pièce romantique qui clôt l’album).  On découvre aussi avec bonheur « Montcalm », où le grand général – qui écrit à sa mère en 1758 – fait montre d’une poésie pour le moins « martiale »:

Ce sont des chiens à coups de pied, à coup de poing
Faut leur casser la gueule et la mâchoire
Ce sont des chiens à coups de pied à coup de poing
Nous auraient cassé la gueule et la mâchoire

(Je reste curieux de comprendre comment on peut épargner la mâchoire de quelqu’un tout en lui cassant la gueule…  Intérêt purement spéculatif, s’entend.)

D’excellentes pièces instrumentales complètent le disque.  Du nombre, j’aime particulièrement « Mamzelle Kennedy ».

J’avais vu Nicolas Pellerin et ses grands hurleurs en spectacle au Festival des Traditions du monde l’été dernier.  Indépendamment du brillant album réalisé avec son célébrissime frère, j’avais tout de suite été séduit.  Il me semblait qu’il y avait là d’excellents instrumentistes avec une énergie que j’avais hâte d’entendre sur disque.  Le résultat en studio me semble plus mitigé.  Ici aussi, un album exigeant.

Par exemple, je ne suis pas convaincu par le choix d’avoir trois pièces instrumentales sur les six premières de l’album, bien qu’elles soient toutes réussies.  Le violon de Pellerin, la basse de Lepage et la guitare de Marion ont beau être joués avec virtuosité, il me semble que cela ne permet pas de prendre autant contact avec les artistes.  La relation que crée la voix humaine me semble plus… directe.  Bon, c’est vrai que je suis d’abord conteur.

Plusieurs pièces sont très puissantes avec des arrangements résolument modernes qui, là encore, demandent quelques écoutes avant de couler à l’oreille.  Je pense à « Rossignolet » où l’on fleurte allégrement avec le jazz et même un certain funk ou à « Malmariée » tout en pizzicato et en gravité.  D’autre part, la pièce-maîtresse du disque demeure selon moi la magnifique « Corsaire » (6 min 13 !) qui convient à la voix particulière de Pellerin et où tout un vocabulaire maritime s’exprime avec vigueur.  Que j’aime ces histoires de combats navals…  Je n’arrive juste pas à concilier ce texte très littéraire avec le refrain de « Zimbala zim boum boum tralala… »  La beauté des paradoxes de la culture populaire!

Toujours à titre plus personnel, je suis ravi de la double version des « Marches du palais » parce qu’elle m’a permis de reprendre contact avec cette chanson que je connaissais tout jeune.  (Et une berceuse de plus pour mes enfants…)  Ou encore « L’orme », une version de la Côte Nord d’une chanson « allégorico-grivoise » que j’aime beaucoup.  La version que je connaissais s’intitule « La pomme » et a été endisquée par Serre l’écoute qui l’a tiré du répertoire de Jean-Paul Guimond de Wotton.

Somme toute, une assez bonne récolte.  Quand je parle d’exigeance, ce n’est pas un défaut.  Ça demande une écoute plus attentive et de l’apprivoisement.  C’est, me semble-t-il, un juste prix à payer pour que la musique traditionnelle devienne plus qu’une simple trame sonore de partys et qu’elle acquière ses lettres de noblesse aux yeux d’un public de plus en plus large.  C’est aussi assez naturel que les musiciens trad aient envie d’expérimenter et de devenir créatifs avec ce fabuleux matériau de base… Ce que nous, conteurs, ne nous gênons pas pour faire!

L’amour de la route

Commentaire d’une animatrice de Taï Chi sur la trop grande rapidité des mouvements de ses élèves (dont je suis): « Il y a des personnes qui n’aiment pas faire de la route et qui ne veulent qu’arriver à destination.  Prenez votre temps.  Respirez. La manière d’exécuter le mouvement est aussi importante que de le compléter.  En Taï Chi, il faut aimer faire de la route. »

En conte aussi, je crois.

On répète souvent que le trajet est aussi important que la destination.  Quand je constatais avoir de la difficulté à assumer la fin de mes histoires, j’ai l’impression que c’est parce que je vois la ligne d’arrivée poindre à l’horizon et que je sprinte pour m’y rendre.  Pourtant, après avoir travaillé si fort pour tout installer, il faudrait goûter chaque instant et chaque mot…

Du coup, je comprends mieux pourquoi plusieurs formateurs nous enjoignaient à pratiquer un art martial, yoga ou technique de relaxation quelconque.  Au-delà de l’entraînement physique et mental (déjà non-négligeable), y’a une philosophie sous-jacente qui peut apporter beaucoup à notre art.

Conter sans compter

Spectacle de Michel Faubert, samedi le 14 novembre dernier à la salle des Productions Littorale.  Bon public, l’artiste est en forme et la petite salle créée un contact privilégié avec lui.  Très belle complicité toute discrète de Daniel Roy à la musique.  Bon usage de la vidéo, qui n’est pas trop appuyé et qui ne distrait pas des contes.

Pourquoi ai-je l’impression que c’était trop court?  Il a pourtant donné 1 h 15 de spectacle sans pause.  Quand est-ce trop peu? Parce que je connaissais déjà certaines histoires?  Que j’ai toutes les chansons sur disques?  J’ai pourtant été ravi de les réentendre live et accoustiques.  Quant aux quelques nouveautés pour moi, c’était du bonbon…  Quand est-il préférable de terminer le show et de donner envie aux spectateurs de revenir? Il m’a semblé qu’il aurait fallu un ou deux éléments de plus pour que j’atteigne une certaine satiété…

Ou juste jaser avec Faubert.  Qu’il explique le pourquoi, le comment de ses histoires.  …Ou qu’il parle de n’importe quoi d’autre.  Juste écouter encore sa voix.  Sa voie.   Mais l’artiste semble fatigué.  Besoin de retourner à l’intimité. Il a son spectacle dans le corps.  Combien de fois l’a-t-il fait déjà?  Combien de fois le fera-t-il encore?  Trop?  Trop peu aussi, sans doute.

Une semaine plus tard, c’est moi qui s’y colle.  Un premier véritable spectacle solo à Québec à l’invitation des AmiEs imaginaires.  On me demande une heure sans pause.  Mon projet de spectacle en dure 1 h 30 sans compter la pause.  Bon, c’était probablement trop de matériel de toute façon (Quand est-ce trop? D’après qui?).

Je réorganise le tout, j’ai à peu près une heure.  J’ai pas fait ça souvent, conter une heure sans arrêt.  Avoir la responsabilité de capter l’attention des gens aussi longtemps avec mes histoires…  (J’ai déjà donné des charges de cours, mais ce n’est pas la même chose).  La responsabilité de ne pas les ennuyer;  d’être plus pertinent que le silence…  J’ai peur de manquer de jus, de ne plus être intéressant après deux ou trois histoires.  (Ça, malheureusement, ça m’est déjà arrivé…)

Voilà, la soirée arrive.  Je raconte mes histoires, fais mes liens.  Les gens écoutent bien.  On dirait même qu’ils (m’)aiment!  Il fait très chaud dans le petit restau où la veillée se tient.  Je termine mon dernier conte.  Ils applaudissent, semblent contents.  Ils se lèvent, mettent leurs manteaux.  Mais moi, je suis sur ma lancée, sur un high.  J’ai encore de l’énergie.  Je leur en ferais bien une autre… Et une autre encore, s’ils le veulent.

Ils viennent me saluer, me remercier:  « C’était une belle soirée. »  Ben oui, justement.  Ça ne vous tenterait pas de rester?  On pourrait jaser après.  Juste une autre histoire?  Après, c’est votre tour si vous voulez…

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Réflexion très pertinente de Yolaine, l’organisatrice:  « La capacité d’écoute est extrêmement variable.  D’une personne à l’autre, mais même d’une fois à l’autre pour la même personne. » La capacité de captiver aussi, semblerait.

Donner son opinion sur le milieu à partir de la périphérie

Pour une chronique dans un magazine littéraire, on me demande « Comment se porte le conte au Québec?  Qu’est-ce qui explique cet état de fait? »  Euh…  C’est à moi que vous demandez ça?

J’ai évidemment ma petite idée personnelle là-dessus, mais je ne suis pas organisateur, ni membre du C.A. du Regroupement du conte au Québec (RCQ) ou du Conseil québécois du patrimoine vivant (CQPV).  Je ne gagne pas ma vie en contant ni ne vend des livres de contes…  Ce que j’essaie de dire, c’est que ma perspective est forcément très partielle, régionale, provenant d’un conteur du dimanche qui observe le milieu par sa très petite lorgnette.

Et puis d’abord, c’est qui le milieu? Les conteurs professionnels?  Les conteurs d’expérience?  Le bouillonnement des conteurs émergents?  Les membres en règle du RCQ?  Les organisateurs de festivals ou de soirées régulières?  Comment savoir où je me situe par rapport à quelque chose d’aussi mouvant?  Pour savoir si on est dans la marge, faudrait encore trouver le centre.  Tenez, ça fait penser à l’histoire de l’enfant qui lance ses flèches puis dessine les cibles autour et ainsi semble viser juste à tout coup…

En tous les cas, ça a donné le paragraphe suivant, farcis de plusieurs lieux communs.  Je vous invite évidemment à commenter, critiquer, préciser, corriger, etc.  D’ailleurs, auriez-vous fait mieux?  Qu’auriez-vous répondu à cette épineuse question?   Partagez, on en sera tous plus savants.

« Je dirais qu’il existe un dynamisme certain dans le milieu (multiplication des festivals, des soirées de contes, des cercles de conteurs), mais qu’il est miné par une extrême fragilité. Comme c’est le cas pour d’autres formes d’art, le public ne connait que certains aspects du conte et continue souvent de croire qu’il s’agit d’histoires qui ne servent qu’à faire rire les bûcherons ou à distraire les enfants.  Pourtant, comme chaque conteur ou conteuse porte sa parole de manière souvent très personnelle, il en résulte un foisonnement de styles (contes urbains, contes de création, contes militants, contes philosophiques, etc.).  À la limite, chacun est certain d’y trouver son compte (conte?). La tragédie est de voir que des conteurs qui bourlinguent depuis vingt-trente ans (Jocelyn Bérubé, Alain Lamontagne, Michel Faubert) ne sont que très peu reconnus pour leur apport artistique pourtant considérable.  Il me semble que les médias ont un rôle important à jouer dans la présentation d’un portrait plus juste de cet art complètement en phase avec notre époque où l’on s’interroge sur la mémoire, la transmission des connaissances, les relations interculturelles, intergénérationnelles, etc. »

De Brême à la Nouvelle-Orléans: le dosage des épices

Soirée de contes de Grimm samedi soir au profit de l’école « Les enfants de la Terre ».  Depuis le début du projet concocté par Hélène Normandeau (au printemps dernier?), j’avais choisi de raconter « Les musiciens de Brême » que j’avais fait quelques fois devant des enfants.  (Un jour, j’apprendrai « Le maître voleur » que j’adore aussi, mais ça fait quelque fois que je m’y essaie et je n’arrive pas à le rendre fluide.)  Sauf que plus nous approchions de la soirée, plus j’avais envie de faire quelque chose de différent avec ce conte tout de même assez connu des fameux frères folkloristes.

Il y a quelques semaines, j’avais décidé que, peu importe le public, je ferais participer les gens autant que lorsque je raconte devant les enfants.  Par exemple, à chaque animal présenté, je demande: « Quel bruit ça fait un âne? Un chien? Un chat? Un coq? »  À chaque instrument, je demande: « Il voulait jouer du tambour.  Qu’est-ce que ça fait un tambour? »  Déjà, pour moi ce niveau d’implication du public est assez nouveau (voir mon billet précédent).  J’avais déjà fait un travail préparatoire en 2007 où j’avais réfléchi à comment se comportait chaque animal, où il dormait la nuit, ce qu’il mangeait, etc.  Déjà, je prenais certaines libertés avec les instruments:  Le conte original fait rêver l’âne de jouer du luth et au chien de frapper les timbales.  On ne précise pas de quoi jouera le chat, mais on sait que le coq chantera.  Pour moi, un âne doit  jouer de quelque chose de percussif, alors que le chien peut avoir entre les pattes un accordéon ou un instrument à vent.  Cependant, il est clair que le chat doit « gratter » quelque chose…

Mais voilà que vendredi (moins de 48 heures avant de conter!), je me mets à avoir envie d’autre chose…  Le goût de repenser la recette, de faire différent.  C’est tard, mais c’est jouable…  Le spectacle est à 20 h.  Le public sera surtout composé d’adultes.  Je veux leur en donner « plus », sans trop savoir encore ce que ce sera.

Pour moi, les « Musiciens » parlent de notre société qui met à l’écart les aînés qui n’apparaissent plus « productifs » selon une étroite vision consumériste.  Chacun des animaux est mis de côté par son maître parce qu’il ne parvient plus à accomplir la tâche pour laquelle on l’a domestiqué (l’âne ne porte plus de lourdes charges, le chien ne court plus assez vite, le chat ne chasse plus les souris, le coq ne réveille plus la basse-cour).  En même temps, j’admire le caractère visionnaire (utopiste?) de l’âne qui donne à ses amis l’espoir qu’une nouvelle vie est possible au-delà de l’obsolescence qu’on a décrété pour eux.

J’avais donc eu envie de souligner ce message en racontant l’histoire de personnes âgées dont on ne veut plus dans différents secteurs où l’âgisme m’apparait criant (travail manuel, sport, sexe/beauté, showbizz).  Ces aînés laissaient tout derrière eux pour descendre en Floride, leur El Dorado (déjà, quel stéréotype!).  Chacune ayant une personnalité qui n’aurait pas laissé de doute quant à la correspondance avec un animal du conte original.

En même temps, je sentais confusément qu’en jouant ainsi avec l’histoire, je perdais la magie de la métaphore, le côté fabuleux qui permet d’effectuer des rapprochements sans moraliser.  J’avais donc eu la bonne idée de m’en abstenir…  Plus récemment, je m’étais dit que je pouvais conserver les animaux, mais leur attribuer des maîtres avec des métiers plus modernes.  C’est ainsi que le chien de chasse est devenu participant dans une course de lévriers (allusion au monde du sport professionnel où l’on brûle les jeunes athlètes et où l’on est « vieux » avant quarante ans).

D’autre part, le stage de création que j’ai suivi avec Bernadète Bidaude au printemps dernier m’avait inspiré une histoire bizarre où un jeune taggeur rencontre dans un wagon de train le fantôme d’un hobo noir qui joue de l’harmonica et se souvient de la Grande Dépression de 1929.  J’aime bien le jazz et le blues, mais je ne suis même pas un amateur éclairé.  J’ai lu un peu de Kérouac et de Steinbeck, mais pas assez pour que la figure de l’Itinérant ait prise sur mon imaginaire à ce point (du moins, c’est ce que je croyais jusqu’à tout récemment).

Pourtant, allez savoir pourquoi (les voies de l’inspiration sont impénétrables), je décide à moins de deux jours d’avis que mes animaux à moi ne se rendraient pas à Brême, mais à New Orleans (qui me parle davantage comme Mecque de la musique, personnellement).  Ils formeraient un Dixieland Quartet (le chat jouera du banjo et le chien de la trompette, c’est tout) et voyageraient à travers le Sud des États-Unis en pleine Crise.

Du coup, j’ai des images de bâteaux à aubes sur le Mississipi, de vagabonds dans des trains, de maisons closes luxueuses (qu’on appelle des cathouses, ai-je découvert), de marécages, etc.  Je pense à la conteuse estrienne Ann Rothfels qui fait une version de « Peau d’Âne » intitulée MossGown et qui se déroule aussi dans le Sud des États-Unis, mais sur les plantations de tabac et de coton Antebellum (XIXe siècle).

J’ai donc passé une partie de mon après-midi de samedi sur Wikipedia (les définitions de « Nouvelle-Orléans », « Mississipi », « Jazz », « Radio »,
« Greyhound Race », etc. ) et sur YouTube (pour des scènes du film Showboat de 1951, des extraits de Louis Armstrong chantant « When the Saints Go Marching In »). Vive Internet pour les conteurs à la dernière minute!  Évidemment, l’idéal serait d’y être allé, mais j’ai bien nourri mon imaginaire devant mon écran…

D’après les réactions du public (où il y avait finalement pas mal d’enfants) et les commentaires reçus, ça semble avoir bien fonctionné.  Je n’ai pas fait participer les gens autant que je l’espérais (je voulais les voir chanter « When the Saints… » en imitant le bruit des instruments des divers animaux), mais je pense que le récit a gagné de cette adaptation.  Contrairement à ma première idée qui l’eût appauvri, je pense que le décor contrasté (misère/ richesse; rêve musical/ réalité poussièreuse) et l’ambiance moite du Sud états-uniens conviennent à merveille aux « Musiciens ».   Traverser un marécage la nuit est bien plus inquiétant qu’une « simple » forêt.  Et le rêve de la Nouvelle-Orléans catalyse le tout.  En tous les cas, je m’y retrouve davantage et j’ai hâte de le raconter à nouveau.

Il y a longtemps que je me pose la question de l’adaptation et de la modernisation des récits:  Quand et surtout comment le faire?  Comment savoir quand il ne faut surtout pas toucher à une histoire polie par le temps?  Une des réponses est certainement liée à ce que les nouvelles épices apportent à la sauce (comme le dirait mon ami Marc-André Caron) ou à voir si elles n’en gâchent pas plutôt le goût original.

Les contes, c’est aussi pour les enfants…

Dimanche dernier, 1er novembre, 10 h 30 (le lendemain de la soirée d’Halloween et d’un changement d’heure!), je suis allé voir Philippe Sizaire et Zmala (duo de musique tzigane) avec toute la famille.

Le « toute » est important parce que depuis que mes enfants sont nés, j’avais bien hâte de les initier à cette passion qu’est la mienne.  Je leur ai bien sûr raconté des histoires, mais de ce côté là je suis loin d’être un papa-conteur modèle:  Les contes que je leur transmets sont le plus souvent écrits et je leur fais la lecture.  J’y mets l’intonation qu’il faut et je change ma voix de personnage en personnage, mais du point de vue des conteurs de tradition orale, ça n’est pas exactement ce que l’on a en tête quand on parle de « raconter des histoires à nos enfants »…  J’ai vu bien des conteurs (et c’est mon cas) éprouver un certain malaise devant les « Heures du conte » proposées dans les Bibliothèques municipales.  Pourquoi pas « L’heure de la lecture » puisque c’est bien de cela qu’il s’agit…

Je me suis risqué quelques fois, surtout avec mon plus vieux, à raconter (sans livre; ce que mon fils appelle « une histoire dans ta tête ») « Les musiciens de Brême » ou « Le taureau rouge » (un conte merveilleux pigé dans les collectes du Père Germain Lemieux en Ontario français) et même « Le grand-père marieur » une fois.  Par ailleurs, j’ai inventé sur le champs de nouveaux exploits de Bill-le-chat-bleu-qui-mange-des-biscuits-aux-pépites-de-chocolat.  Mais je ne suis pas à l’aise avec un public d’enfants, même s’il s’agit des miens.  Le fait est que depuis les six ans que je raconte, je peux compter sur les doigts les fois où la moyenne d’âge de mon auditoire était inférieure à vingt ans.  Je conte d’abord pour les grands.  Les thématiques des contes de mon répertoire, le niveau de langue j’essaie d’utiliser, l’aspect symbolique ou introspectif des péripéties ne me semblent pas convenir aux moins de douze ans.

Pourtant, Michel Faubert (et d’autres) nous disait bien que conter devant des enfants était extrêmement formateur.  Pas de fausse-politesse qui vient mitiger la « vraie » réaction.  Si tu ne captives pas ton jeune public, il va te le faire sentir assez vite merci…

Par ailleurs, je n’avais pas encore réussi à trouver un spectacle de conte qui s’adressait à aussi jeunes que mes enfants (ils ont tous deux moins de cinq ans).  Souvent, dans le milieu, on recommande de raconter à des publics de sept ans et plus.  Moins que cela et ils ont de la difficulté à garder l’attention.  Je connais cependant des conteuses qui content aux 3 à 5 ans avec des comptines, beaucoup de gestes, etc.

Donc en ce beau samedi matin, on sacrifie une partie des émissions de télé réglementaires et toute la troupe monte (en retard) dans la voiture en direction de l’Auberge La Caravane à North Hatley.  J’avoue avoir été nerveux…  Et s’ils n’aimaient pas ça?  Allais-je m’en remettre?

Rassurez-vous (pour moi), tout s’est très bien passé.  Les contes de Philippe n’étaient pas trop longs, mais très dynamiques, la présence de Zmala assurait qu’il y avait beaucoup d’ambiance et d’intermèdes musicaux.  Philippe faisait souvent interagir la salle.  Mon fils s’est montré on ne peut plus sceptique: « Non! » L’homme plus petit qu’un microbe ne pourra pas apprendre à voler.  « Non! » Il ne parviendra pas au bout de sa quête…  Mais au moins, on avait su capter son intérêt assez pour qu’il ait envie de participer.  Quant à ma fille, la musique l’a enchanté et elle s’est mise à danser.  Évidemment, ils gigotaient au bout d’une demi-heure, mais comme le spectacle ne dépassait pas l’heure, c’était tout à fait jouable.  Sur le coup, ils n’avaient pas l’air convaincus d’avoir aimé, mais depuis ils m’ont reparlé de certains contes.  Une graine de semée donc…

Outre la satisfaction paternelle de savoir qu’il y a de l’espoir pour ma progéniture, cette expérience m’a fait réfléchir sur cette qualité de relation avec le public.  Dans un autre régistre, Serge Valentin avec qui je contais pendant le Festival avait cette facilité d’« embarquer l’monde » que Philippe Sizaire déployait bien avec les enfants.  J’aimerais bien avoir ce talent…  Le plus souvent, je suis tellement dans mon histoire que je ne suis pas beaucoup avec le public.  Un idéal est bien sûr d’être à la fois dans l’histoire « il y a bien longtemps dans un pays fort lointain » ET « ici et maintenant » avec les gens qui nous écoutent.   Ce travail « relationnel » est quelque chose que je veux développer davantage.  Didier Kowarsky nous faisait travailler à être extrêmement conscient de tout ce qui se produisait autour de nous pendant le contage.  Ça demande de développer des yeux tout le tour de la tête…  Du reste, c’est pratique avec des enfants.

Brutal retour à la normale post-festival

L’aterrissage est toujours difficile, mais on dirait que c’est pire cette année.  Parce que j’ai dû combattre une grippe juste avant la 17ième édition du Festival Les jours sont contés en Estrie?  Parce qu’entre la Rencontre internationale (16 au 18 octobre) et le Festival (22 au 25 octobre), j’ai dû me taper un colloque à Québec (20-21 octobre) pour le boulot?  Parce que j’ai conté la dernière journée un conte difficile et que ça m’a vidé?  Parce que j’avais du rattrapage à faire au travail et avec la famille après deux week-ends d’absence?  Parce qu’ayant été très présent à la Rencontre, je l’ai été moins pendant le Festival?

Toujours est-il que cela m’a pris jusqu’à aujourd’hui avant de m’arrêter pour effectuer un certain retour sur les spectacles vus, l’ambiance, les discussions avec ces passionnés de la Parole…

Il m’en reste d’abord l’immense gentillesse et délicatesse de Serge Valentin avec qui Josée Courtemanche et moi étions jumelés pour notre « Friandise » (formule apéro-conte).  Talentueux, humble, chaleureux et généreux avec ses co-conteurs comme avec le public.  Il y a une époque où on appelait ces gens-là des gentlemen…  Tant Serge que sa conjointe Christine sont de cette visite qui met ses hôtes complètement à l’aise, si bien qu’on les réinviterait n’importe quand.

Il me reste des discussions poignantes mais très pertinentes avec Sophie Joignant sur son spectacle « Le mystère des Alyscamps » et l’importance de parler de la mort avec légerté.  En effet, « Le mystère » évoque la nécropole romaine des Alyscamps, près de la ville d’Arles.  Les histoires qui composent le spectacle sont drôles, modernes, tout en étant situées dans l’Antiquité et mettant en scène les rapports entre vivants et morts.  Sophie qui me conseille gentiment (mais fermement) de laisser les formations et de travailler à trouver ma voix propre…  Sophie qui m’a fait de chouettes commentaires après que j’aie eue conté l’histoire de Cormac MacArt lors de la Friandise du dimanche.

Il me reste des instants de bonheur à entendre trop brièvement conter la suisse Lorette Andersen et Dale Jarvis de Terre-Neuve.  Alors que la première sait déployer une énergie impressionnante, le second dispose d’un charisme exceptionnel et d’une voix puissante.  Bonheur aussi que les petits récits tout ciselés de Philippe Sizaire, des textes très écrits qu’il prend un visible plaisir à dire.

Mais il me reste beaucoup l’impossibilité d’aller à la soirée d’ouverture ou aux autres « Friandises » pour entendre mes collègues, le choix de ne pas aller à la nuit où Jihad Darwiche en a fait vivre milles et unes autres jusqu’à l’aube (lorsque j’y suis allé dans le passé, j’ai été trop crevé pour finir le Festival).  Il me reste ce qu’on m’a raconté du spectacle magique de Mathieu Lippé à St-Camille.  Il me reste le regret des spectacles en anglais où je n’ai pas pu courrir cette année.

Il me reste une unique soirée le samedi après les spectacles où plusieurs y sont allés de chansons traditionnelles de chez eux et où l’on a voyagé entre Terre-Neuve, le Québec anglophone et francophone, l’Argentine, la Bretagne, la Pologne et les Cévennes en l’espace d’une demi-heure…  Il me reste une discussion toujours aussi passionnante avec Christian-Marie, l’oeil qui brille de mille projets et de connivence.

Il me reste toutes ces réminiscences du Festival mais, une fois dégrisé (pas tellement d’alcool cette fois-ci), il reste surtout l’attente de la prochaine édition.  Le Festival aura l’âge de la majorité, mais il est déjà pour moi un événement majeur depuis longtemps.  Majeur à échelle humaine, il va sans dire.  Pourvu qu’il ne devienne pas trop sage…  Merci à tous les bénévoles qui le rendent possible, à l’équipe de Littorale et à la Mer Supérieure qui le porte et l’enfante chaque année.