Les leçons d’un cas de Figures (de proue)

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Crédit photo: Maïa Pons

La 24e édition du Festival Les jours sont contés en Estrie vient de se terminer…  Mais elle avait commencé sur des chapeaux de roue!  Le spectacle d’ouverture du 13 octobre 2016 s’appelait Figures de proue. Il y avait assez longtemps qu’un spectacle de contes ne m’avait pas enthousiasmé à ce point. Continuer la lecture de « Les leçons d’un cas de Figures (de proue) »

5 journées pour se baigner dans 1001 nuits

genie_lampDu 15 au 19 août 2016, j’ai eu l’immense chance de suivre un stage sur les 1001 nuits en compagnie de l’exceptionnel Jihad Darwiche.  Voici comment le propos nous avait été présenté:

« Par leur diversité, les Mille et Une Nuits proposent une palette extrêmement large qui va du conte merveilleux au conte de sagesse en passant par le conte facétieux, le conte fantastique, le récit, la poésie, le proverbe etc.Leur richesse et l’universalité des thèmes qu’elles abordent expliquent leur forte présence, encore aujourd’hui, dans la bouche des conteurs de toute origine et de toute culture.

Les Mille et Une Nuits, c’est aussi un univers spécifique : Ce sont des contes citadins. C’est l’Orient avec ses parfums, ses rythmes et sa musique, sa poésie, sa façon de vivre et de respirer et c’est surtout une parole importante, grave, à la frontière de la vie et de la mort.

Car, Shéhérazade raconte dans l’urgence et la nécessité pour sauver l’humanité d’un roi devenu fou de jalousie et de vanité. Ce cadre va donner un poids spécifique à chaque conte et l’installer dans une stratégie qui vise à l’éducation du roi et à son initiation.»

Donc une belle semaine.  Un très beau groupe aussi. Nous étions installé dans la “Maison bleue” au Domaine Howard à Sherbrooke.  Un lieu magnifique et il a fait beau.

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Un conteur relit _Understanding Comics_ de Scott McCloud


understanding_comics_blackJ’ai dû le lire en version originale (Understanding Comics: the Invisible Art, HarperCollins, 1993) autour de 1995 – 1996, parce qu’un ami à qui il est difficile de dire non me l’avait mis entre les mains.  J’avais été impressionné par l’heureux mélange d’érudition et de vulgarisation…  Aussi, le côté auto-référentiel assez ambitieux m’avait scié: un essai en bandes dessinées qui tente de définir la bande dessinée en jouant avec tous ses codes: interstices entre les cases, complexité ou simplicité du trait, ajout de la couleur, etc.art_invisible

Quand je l’ai trouvé en version française (L’art invisible, Delcourt, 2007), j’ai choisi de l’acheter tout de suite, me souvenant combien c’était aussi un fabuleux texte de référence sur la communication en général.  Une surprise à la relecture, tout de même: je n’avais pas réalisé tous les points communs entre les bandes dessinées et les contes.  C’est l’amie Alice qui sera contente…


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Mélissa Mongiat: les histoires que les lieux racontent

Je ne résiste plus à l’envie de vous présenter une de mes nouvelles idoles, soit Mélissa Mongiat, designer d’environnements narratifs et compagnie.  “[L]e magazine Wallpaper, une autorité dans le domaine, l’a incluse dans son palmarès des 10 designers les plus prometteurs du monde.”  Son nom ne vous dit peut-être rien, mais si je vous parle de l’installation 21 balançoires qu’elle a co-créé pour le Quartier des spectacles de Montréal avec sa collaboratrice Mouna Andraos de l’atelier Daily tous les jours, vous saurez sans doute de quoi il s’agit.  Je l’avais rencontré il y a deux ans lors de la journée Nouveaux territoires narratifs à la Société des arts technologiques. Son travail m’avait fait forte impression.  Voici ce que j’en écrivais alors… Continuer la lecture de « Mélissa Mongiat: les histoires que les lieux racontent »

La scatturlute de Michel Faubert et Karen Young (ou Le mariage anglais)

faubert_youngBonheur le vendredi 17 mai dernier de réentendre le spectacle a capella Le mariage anglais de Michel Faubert et Karen Young.  Je l’avais découvert une première fois en 1995 au Marché Maisonneuve à Montréal et j’en avais gardé une impression très nette jusqu’à m’en rappeler des années plus tard…

Il y a des moments de grâce dans la rencontre de ces deux-là…  Quand Faubert se met à turluter, ce qui créé une ligne de basse sur laquelle Young peut se mettre à chanter “scat”.  Avec le magnifique clin d’oeil de Faubert qui demande à la grande dame: “Connais-tu ça le jazz, toi?  Il me semble que ça t’irait bien…”  Et l’on s’émerveille de la parenté de ces deux modes d’improvisation vocale, soudainement rapprochés. Continuer la lecture de « La scatturlute de Michel Faubert et Karen Young (ou Le mariage anglais) »

Époustouflé par Slampapi

J’ai déjà évoqué ici ma fascination et mes réserves face au slam.  Mardi le 20 septembre dernier, à l’invitation du slamestre Frank Poule, je me suis rendu à la galerie Art Focus pour y entendre le fondateur du mouvement slam, Marc Kelly Smith, slampapi en personne. Un gamin de 61 ans avec une extinction de voix…  Je me disais que si quelqu’un pouvait m’aider à comprendre ce qui m’allumait et me questionnait en même temps dans cette forme d’art, c’était bien celui qui l’avait mise au monde.  Par ailleurs, je cherchais toujours à identifier des éléments qui “fonctionnent” dans le slam et qui pourraient être transposés au conte…

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Voir BLS… et conter!

Quelques mots sur qui est Bruno de La Salle – ou BLS comme j’ai entendu des gens du milieu l’appeler – et sur les raisons pour lesquelles je tenais absolument à la voir conter… jusqu’à braver des conditions routières pas évidentes un peu plus d’une semaine avant Noël 2010.  (Merci à la fée Mirage, notre conductrice, et à l’ange Gabriel avec qui j’ai fait le voyage!)

Déjà, sa présence au Québec tenait pour moi de l’inespéré, alors que je m’étais résolu à ne jamais le voir et l’entendre en personne.  (Le voyage en France est difficilement envisageable pour moi dans le moment.) Tout au plus, j’espérais me rabattre sur ses livres et ses enregistrements.  Merci à Sylvi Belleau (Théâtre de l’Esquisse), Jacques Falquet, Dominique Renaud et à tous ceux qui ont rendu sa visite possible…

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Ton histoire est une épopée…(stage avec Martine Tollet)

Quelques notes sur mon stage sur les Grands récits et les épopées avec la conteuse Martine Tollet, offert les 9-10-11 avril derniers et organisé par les Productions Littorale, avec le soutien du Conseil de la culture de l’Estrie et du Conseil des arts du Canada.

D’entrée de jeu, il faut bien le dire, la dame m’impressionnait beaucoup avant même de l’avoir rencontrée… J’ai encore à me pincer pour réaliser que j’ai la chance d’avoir été formé par quelqu’un qui travaille régulièrement avec Bruno de La Salle, peut-être le dernier des bardes.  Martine Tollet conte depuis vingt ans et a abordé des oeuvres comme Le chevalier à la Peau de tigre (épopée géorgienne), Inanna et Dumuzzi (récit mythologique sumérien) ou Le merveilleux voyage de Nils Holgersson (à partir du roman de Selma Lagerlöf) que nous avons eu la chance d’entendre le samedi soir.

J’avoue avoir été quelque peu inquiété par les dix premières minutes de la formation, alors que j’ai eu l’impression que nous allions rester assis pendant trois jours à écouter discourir une spécialiste européenne très savante.  Rapidement, elle éclata d’un grand rire et nous mis au travail, expliquant qu’on n’allait pas faire la théorie de l’épopée…

Toute la fin de semaine, elle démontra une grande sensibilité, une culture très large, une impressionnante humilité sur fond d’ouverture et de générosité.  Cela se sent, cette femme aime profondément le conte et a bien aimé les conteurs québécois, je crois.  Il faut dire que nous formions un groupe de stagiaires très forts, tant chez les nouveaux venus que chez les conteurs un peu plus expérimentés.  Toutes ses connaissances qu’elle partageait sans compter étaient autant de cadeaux de Noël pour qui savait les apprécier, qu’il s’agisse de la bibliographie des ouvrages recommandés par le CLiO (Conservatoire contemporain de littérature orale), de la consultation de sa copie du catalogue Delarue-Ténèze sur Le conte populaire français (pratiquement introuvable) ou des exercices de réchauffement spécifiquement développés à l’intention des conteurs.

Évidemment, dans nos sociétés contemporaines, il y a désormais peu de moments ou d’espaces pour raconter de tels récits imaginaires qui se déroulent parfois sur plusieurs heures et qui sont souvent à la base de la culture même de différents peuples.  Mais la sauvegarde de ce patrimoine mondial et la beauté de ces textes essentiels s’étaient imposés à moi lorsque j’ai eu la chance d’entendre Jihad Darwiche raconter Mamé Alan (épopée kurde) ou Michel Hindenoch raconter Astérios, la légende du Minotaure.  Personnellement, j’y allais pour trouver des clés afin de travailler l’histoire du voyage de Cormac Mac Art au royaume de Féérie (Echtrae Cormaic).  J’ai en effet rapidement été confronté au fait que ce héros apparaît dans de nombreuses histoires celtes et que le conte est chargé d’un important contenu symbolique qui me dépasse.  Comment alors raconter cette histoire qui m’habite sans la trahir?

Pour Martine Tollet, il s’agit souvent de récits qui « brûlent » et dont on doit s’approcher avec précaution.  On est porté à les regarder avec une certaine distance puisqu’ils ne sont pas des récits de l’intime, mais des trésors de l’humanité.  Dans le cas de mythes comme Inanna, on peut même parler de textes rituels qu’il faut « célébrer ».  Elle expliquait qu’il y a tout un travail physique à faire pour supporter un tel « voltage », la vibration de l’oeuvre.  Il faut « se donner à ça », « lâcher le mental ».  Si les épopées sont souvent versifiées, c’est que le rythme (« quelque chose qui chante à l’intérieur ») permet de créer une transe Alpha – un endormissement…  Je n’ai pas pu m’empêcher d’y voir un lien avec le travail de François Épiard pour qui les histoires servent à apaiser l’esprit qui cherche réponses aux questions insolubles de l’univers.

Pour Martine, 70 % du message de ces récits passe « hors du rationnel du texte », par l’énergie, la « foi » [je n’ai pas vérifié avec elle, mais je ne crois pas qu’elle entendait ce mot dans son sens religieux] que l’on déploie en les livrant.  Elle nous encourageait à « montrer plutôt qu’expliquer » et à laisser de côté les adjectifs abstraits (ex: le mot « irréel ») afin de raconter « comme si le public était dans une caverne et que le conteur est le seul qui voit à l’extérieur par une fente dans la pierre.  Lui seul peut décrire aux autres ce qu’il voit ».

C’est en ce sens qu’elle nous a parlé d’un exercice intriguant (et exigeant) sur les mémoires sensitives.  L’idée est de s’entraîner quotidiennement (pendant une quarantaine de jours) à faire remonter à la surface des souvenirs olfactifs, gustatifs, tactiles, auditifs et visuels agréables afin d’y avoir plus facilement accès lors de descriptions.  Une dizaine de minutes par jour…  Une seule mémoire par sens.  Et si on manque une journée, on recommence au début!

Elle croit que ces récits sont des « cartes pour une géographie intérieure ». Nous nous sommes d’ailleurs exercé à cartographier « Peau-d’Ours » des Frères Grimm.  Pour elle, les contes merveilleux sont des formes courtes qui permettent de se familiariser avec le vocabulaire symbolique qui est le même que celui des formes plus longues.  Compte tenu des travaux de Vivian Labrie sur la mémorisation des contes et à la suite d’un stage avec Alberto Garcia où j’ai appris à topographier l’espace de mes histoires, je n’ai pas de peine à la suivre dans ce raisonnement.

Le samedi nous a fait connaître Martine-la-scénariste (elle a scénarisé pour la télévision pendant une douzaine d’années), alors qu’elle nous enjoignait à bien comprendre la structure des récits en les décortiquant par verbes d’action.  Elle utilisait comme outil les douze étapes du « Voyage du héros » de Joseph Campbell, tandis que j’avais davantage étudié Vladimir Propp ou le schéma actanciel de Greimas à l’université.   Le dimanche matin nous révélait davantage Martine-l’adaptatrice, alors qu’elle expliqua son travail pour parvenir à faire des spectacles ramassés avec les histoires touffues de Nils Holgersson et d’Innana.

Avec Martine Tollet, j’ai saisi l’importance de revenir aux sources premières des récits.  Par exemple, elle insistait sur la nécessité de se familiariser avec plusieurs versions d’un conte merveilleux pour l’apprivoiser (et non « s’y attaquer » comme nous avions tendance à dire au début du stage…).  De même, elle s’est rendu en Géorgie et en Suède pour son travail sur certains textes.  Fouiller les fragments, effectuer ses recherches…

Ainsi, les deux versions sur lesquelles je me base pour Cormac Mac Art sont des réécritures datant respectivement de 1894 (Joseph Jacob) et de 1904 (Lady Augusta Gregory)… pour un roi ayant vraisemblablement vécu au 3e siècle et dont l’histoire mythique qui m’intéresse a été racontée dans des manuscrits datant du 12e siècle…  Pour toucher davantage à ce conte, j’ai maintenant envie de consulter ces manuscrits ou du moins d’en lire des transcriptions: le Book of Ballymote, le Yellow Book of Lecan, le Book of Fermoy, etc.

Le travail sur ces longs récits dure souvent plusieurs années et des périodes de découragement surviendront assurément.  Dans ces moments, Martine Tollet se demande « Et si je ne fais pas, qui va le faire? » et elle se retrousse les manches.  Je trouve cette détermination, ce courage-là admirable.  D’autant plus qu’il tient essentiellement à l’amour de belles histoires.

Qu’est-ce qui fait courir les orignaux?

Dimanche soir dernier je suis allé assister à la dernière partie d’un spectacle donné par le conteur témiscabitibien Guillaume Beaulieu.  J’étais dans un état d’esprit particulier, mais je tenais à l’entendre pour me forger ma propre opinion.  Il faut dire que la réputation de Beaulieu l’avait précédée…  Dans les cercles de conteuses et conteurs que je fréquente – cercles où la formation est très valorisée, il faut le dire –, il est devenu un peu l’archétype de celui qui « cherche la reconnaissance avant d’avoir obtenu la connaissance » selon le mot de Christian-Marie Pons.  Il n’est certainement pas le seul, mais disons qu’avec un CD, un DVD, un coffret de 5 CD, un site Web promotionnel  et transactionnel à son actif, alors qu’il conte régulièrement depuis 2004, il est devenu plus visible que les autres.

Avant qu’on ne m’accuse de casser du sucre publiquement sur le dos d’un collègue par blogue interposé, laissez-moi expliquer ma démarche.  Me positionner par rapport aux autres me permet de mieux me connaître moi-même comme conteur, de préciser mes valeurs, mes choix artistiques. Aussi j’essaierai d’être un critique honnête, quitte à sembler parfois dur ou prétentieux.

Guillaume Beaulieu a d’indéniables qualités: C’est un beau jeune homme dynamique à la voix puissante (dont il nous fera la démonstration à plusieurs reprises).  Il est très allumé, notamment parce qu’il semble véritablement aimer sa région et ses habitants.  Il a d’ailleurs exercé le métier d’agent de développement rural. C’est ainsi je crois qu’il a acquis une passion pour la ruralité et des convictions politiques en lien avec cette question qui transparaissent souvent dans son travail.  Il est à l’aise sur scène et communique bien, entrant facilement en lien avec le public… quitte à se faire parfois plus animateur que conteur (ce qui n’est pas nécessairement un défaut). Son niveau de langue est très correct et il ne se complaît pas dans l’humour comme plusieurs, bien que cet élément soit très présent dans ses histoires.

De mon point de vue, ce n’est pas que Beaulieu manque de talent : Il en a à revendre, plus que bien d’autres conteurs que j’aie entendus.  Le problème, c’est qu’il est pressé.  Pressé d’arriver où?  Ça c’est moins clair.  Il se présente comme « chevaucheur d’orignal »…  Mais quelle mouche a donc piqué les bêtes qu’il chevauche pour qu’elles foncent ainsi à toute allure au travers des forêts imaginaires?

Conter, et apprendre à conter habilement, j’en suis convaincu, prend du temps. « C’est en disant qu’on devient conteur.  En dix ans, rarement moins », écrit Christian-Marie Pons en préface de L’art du conte en dix leçons. Le rythme auquel Beaulieu fait les choses est extrêmement rapide. D’où cette perception qu’il donne de ne pas se poser : Il a gagné des concours de menteries, conté au Sénégal, fait plusieurs fois le tour de sa région, donne des ateliers dans les écoles, siège sur des jurys, etc.  Il a passé quatre mois à faire la tournée des villages de l’Abitibi-Témiscamingue pour collecter des histoires. Belle recherche… de laquelle il a tiré 65 histoires!  En quatre mois!

Sur son site, il se présente comme ayant « près de 22 contes longs (de 10 à 30 minutes) et 120 contes courts (de 4 à 7 minutes) » dans son répertoire.  Cela se comprend quand il explique son rythme de création:

« D’ordinaire, faire un nouveau conte prend une ou deux journées, avec le soutien de mon fidèle magnétophone pour préserver le caractère oral des contes. » (extrait de la section ‘Biographie’ du site Web)

Une à deux journées!  Pour écrire, mémoriser et se mettre en bouche une nouvelle histoire?  Quand on pense que Michel Hindenoch, dans Conter, un art?, rappelle que les conteurs d’expérience maîtrisent rarement à la fin de leur vie plus de 24 heures de contage, de quoi conter un jour et une nuit…

Pourquoi ce foisonnement?  Quel est cet attrait pour la vitesse et la quantité? Est-ce que cela répond seulement à des impératifs économiques?  Et, si oui, n’y a-t-il pas danger d’y sacrifier la qualité?

Les histoires qu’il a collectées et travaillées – il a aussi un talent d’auteur, je crois – sont souvent très chouettes avec des flashs vraiment brillants (par exemple, ce bébé que l’on met à incuber dans un fourneau et qui découvre les goûts et les recettes qui s’imprègnent littéralement dans les pores de sa peau).  Néanmoins, le choix de se limiter à de courtes anecdotes m’apparaît problématique.  Pas le temps d’entrer de plein pied dans une histoire, de s’y perdre en imagination, de s’attacher aux personnages – qui pourtant seraient attachants (Le bébé deviendra cuisinière et fera d’extraordinaires tartes au sucre… C’est déjà tout? J’en aurais pris davantage.).

Sur son site, Beaulieu avoue s’être spécialisé dans ce type d’histoires courtes avec une chute rapide:

« …Mon expérience dans la création de contes courts m’a amené à bien maîtriser les méthodes conduisant à capter l’attention vite et à conclure rapidement, avec un dénouement inattendu et souvent humoristique. »

De telles histoires courtes sont fort utiles dans un répertoire. Elles donnent du rythme à un spectacle. Toutefois, lorsque le spectacle n’est composé que d’histoires courtes, il risque de manquer d’une certaine profondeur, me semble-t-il.  Or, le spectacle Une chaise pour tous dont j’ai entendu des extraits, sera composé de 18 histoires (selon la vidéo disponible sur son site Web).  Seront-elles toutes courtes (autrement, difficile d’en faire 18)?  Si oui, pas le temps de respirer. Comme spectateur, je suis essoufflé.

De même, la mise en scène n’est pas étrangère à cette impression de vertige. Guillaume se démène, bouge beaucoup, occupe tout l’espace et un peu plus.  C’en est parfois étourdissant (À sa décharge, il contait dans une alcôve quand je l’ai écouté.  Ça restreint pas mal les mouvements.).  Il se retrouve souvent sur le plancher, à quatre pattes ou les quatre fers en l’air.  Évidemment, sitôt qu’on est assis à la seconde rangée ou derrière, on perd ce qu’il fait dans ces moments-là.  Je m’interrogeais sur ce choix quand tout à coup cela m’a frappé : La mise en scène est faite pour une scène surélevée!  On me présentait un spectacle pour la scène… dans un bar.  Le problème, c’est que le circuit de diffusion du conte au Québec compte plus de bars et de cafés que de scènes à l’italienne.

Par ailleurs, le fait d’avoir systématiquement recours à cette « chaise pour tous » n’est pas sans poser de question.  Pourquoi ce besoin d’un accessoire?  Les histoires ne sont-elles pas assez fortes en elles-mêmes?  Il y a de belles trouvailles dans l’utilisation de la chaise, mais cela semble parfois forcé, comme s’il s’agissait d’une performance en soi (« Regarder tout ce que l’on peut faire avec une chaise! »).  En définitive, cela distrait souvent des contes. De manière générale, la mise en scène prend beaucoup de place, ce qui fait qu’on sent souvent « la cassette »: Tout y est très placé et on perd de la spontanéité qui fait souvent l’intérêt du contage, selon moi.  D’après le mot d’un autre spectateur, on est parfois plus près du sketch que du conte.

Guillaume Beaulieu et moi avons pris des chemins fondamentalement différents.  Il a choisi de conter professionnellement (sur une base hebdomadaire apparemment), ce qui ne doit pas toujours aller de soi et oblige sans doute parfois à des compromis difficiles, de longues heures sur la route et bien des soirées loin des siens. J’ai choisi d’exercer le conte en « amateur éclairé » comme un loisir où je m’investis autant que je le peux et avec toute l’exigence dont je suis capable.  J’ai investi le gros de ces dernières années à me former. J’ai eu accès à des formations d’une qualité exceptionnelle. D’aucuns diront que j’aurais dû conter davantage et me former moins.  J’avais besoin de ce temps pour réfléchir ma démarche. Aujourd’hui, j’en arrive peu à peu à la pratique, mais la réflexion n’est jamais bien loin.

Il me semble que le choix même d’exercer l’art du conte suppose de s’inscrire en faux face à l’accélération de la société actuelle. Autrement, pourquoi ne pas scénariser des vidéo-clips ou des jeux de console?  Dans la conception que j’en ai, conter, c’est de l’artisanat. Cela suppose de la patience et des temps de rêverie, d’apprivoisement, de finesse, de rigueur, de partage dont notre monde a bien de besoin. Les conteuses et conteurs doivent-ils nécessairement entrer dans ce moule?  Peuvent-ils être autres choses que des apôtres et prosélytes de la lenteur? Cette conception est héritée de mes maîtres Pons, Van Dijk, Desprèz, Darwiche, Hindenoch, Rignanese, Faubert, Bouthiller, etc., j’en suis très conscient.  Compte tenu de la qualité du travail de ces gens, j’en suis fort aise et me trouve privilégié de m’inscrire dans ce courant.

Il n’y a pas vraiment d’école de conte au Québec et apprendre cette discipline en autodidacte demande beaucoup d’audace et de motivation, ce qu’il faut applaudir.  Néanmoins, des activités de formations s’offrent et on peine à les remplir!  J’avoue mal comprendre les conteuses et conteurs émergents qui s’évertuent à pratiquer leur art sans en connaître l’histoire et la tradition, comme s’il n’y avait jamais rien eu avant eux.  Comme si ceux qui pratiquent ce métier depuis dix, vingt, trente ans n’avaient rien à leur apprendre. Comme si le conte n’était pas aussi vieux que la roue et qu’il fallait constamment le réinventer.  Il y a une naïveté du débutant qui est belle parce que quelqu’un s’ouvre à un art qu’il ne connaît pas.  Il y a une autre naïveté qui est moins jolie parce que le manque d’humilité freine l’effort d’apprendre.

Je ne veux pas insinuer que Guillaume Beaulieu a davantage besoin de formation qu’un autre conteur (en fait, je crois que nous en avons tous de besoin).  Il est le meilleur juge de sa démarche et de ses objectifs artistiques.  Seulement, Beaulieu se sent assez solide pour donner des ateliers aux enfants par le biais du programme Artistes à l’école. Il faut bien vivre, sauf qu’il va forcément transmettre à de nombreux enfants cette perception du « conte en accéléré », du « conte vidéo-clip » qu’il pratique lui-même. Ceux qui comme lui chevauchent des orignaux et foncent avec panache à travers les bois ne risquent-ils pas d’arracher de jeunes pousses encore fragiles sur leur passage?

Des filles à l’amer

J’ai négligé ce carnet.  Et ce n’est pas parce qu’il n’y a rien à dire…

D’abord, spectacle de Nadine Walsh, auquel j’assistais le 13 février dernier.  Il y est question de corps féminins (qu’on révèle ou qu’on camouffle) sous l’emprise des regards masculins, de désir, d’honneur, de déceptions aussi…  De filles qui se jettent à l’amer de l’amour pour échapper à la condition qu’on veut leur imposer.  Un spectacle dont l’intensité reflète celle de sa conceptrice et interprète qui nous émeut de plusieurs prouesses.

Prouesse de l’écriture d’un spectacle de création.  Pour Nadine, dont c’était une première tentative  en ce sens (selon son blogue), le pari est gagné à mon avis.

Prouesse d’avoir conservé l’énergie, parce qu’elle doit finir ce show-là en lavette.  Ou du moins vidée émotionnellement (Intense, je vous ai dit…).  C’est le mot en anglais qui me vient: swashbuckling.  Ça swash et ça buckle en titi…  Cela écrit, j’ai toujours mon même questionnement  sur la durée et le rythme. Y’aurait-il fallu une pause?  Le show ne m’a semblé ni trop long ni trop court, mais j’aurais pris une respiration… avant de replonger plus attentif.  Surtout qu’il m’est apparu qu’une accalmie dans l’histoire le permettait bien.  Cela écrit, plusieurs autres spectateurs n’étaient pas d’accord avec moi.  Et c’est vrai qu’après la pause, il faut repartir la machine…

Prouesse d’avoir vraiment su conservé l’unité malgré la multiplicité des voix qui s’entrecroisent dans le spectacle.  Et ça n’allait pas de soi!  À travers la pléiade de personnages, d’accents, de niveaux de discours – de la narration au récit épistolaire en passant par le monologue -, vous me voyez satisfait et ravi que l’artiste reconnaisse volontiers qu’elle a « un pied dans le théâtre et un autre dans le conte ». Je m’assume comme puriste, mais j’aime surtout qu’une artiste soit très consciente des choix qu’elle fait et qu’elle les assume justement.

Unité, donc.  Quelqu’un disait: « On arrive bien à suivre les récits des deux femmes… »  J’ai ajouté, « il me semble que l’on arrive bien à suivre le récit des trois femmes ».  Parce qu’avec Anne Bonny et Mary Read, y’a Nadine Walsh sur le pont.  Y’a sa voix à elle qui résonne bien claire à travers tout le tumulte du spectacle.  Si les histoires des deux autres sont passionnantes, c’est celle de Nadine que je cherchais, traquais…  Voyeurisme?  Je pencherais plutôt vers une soif de comprendre la démarche.  Ce serait l’histoire d’une femme d’aujourd’hui qui cherche la résolution de la sempiternelle guerre des sexes dans des récits de capes et d’épées?

La voix de Nadine que j’aurais voulu entendre me raconter davantage… tout!  Son enfance, sa révolte face au machisme, pourquoi les destins de ces deux femmes – que l’on n’a pas pendues immédiatement avec leurs camarades parce qu’elles étaient enceintes (Brrr! J’en frissonne!) – la  fascinent autant…

Elle le fait, bien sûr.  Et avec ce panache, ce chien sans vergogne qui lui va si bien.  Mais à travers le fracas des sabres et le tonnerre des canons, avec de la fragilité aussi…  Y’a des moments de grâce, comme celui où, dans le non-dit de la cellule, on sent transparaître l’amitié entre ces deux femmes fortes qui ont tout perdu. C’est de ce ton intimiste dont j’aurais pris encore plus.  Le fait que l’on s’adresse à moi, particulièrement.  Que l’histoire devienne la mienne… par la conteuse.

Dis, Nadine?  Y’a de la houle qui monte.  Tu m’en raconterais une autre?  Juste pour moi?

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MAJ: Bon… Un autre toune qui ne veut plus partir (Troublant, compte tenu de la provenance).

Aux sombres héros [héroïnes?] de l’amer
Qui ont su traverser les océans du vide
A la mémoire de nos frères [de nos soeurs?]
Dont les sanglots si longs faisaient couler l’acide

Always lost in the sea

(Noir Désir)