Flying Coach 3: pratiquer seul ses contes

Il m’est arrivé quelques fois ces derniers temps d’entendre ou de lire des collègues affirmer que, maintenant qu’ils avaient appris leurs contes par coeur, ils étaient prêts à les conter…

Quand est-ce qu’on est prêt à conter un conte? Sitôt qu’on l’a lu quelques fois? Dès qu’on maîtrise la trame du récit? Quand on n’en peut plus et qu’il nous « brûle la langue »?

Une des choses que je suis en train de réapprendre de Mme G., c’est qu’une fois le conte appris, le travail de création du conteur peut commencer.  En formation, Jihad Darwiche évoquait déjà le fait qu’une histoire choisie et mémorisée, c’est l’arbre que l’on est allé trouver et couper dans la forêt.  Avant qu’il ne devienne la sculpture – l’oeuvre – que l’on veut en faire, il reste pas mal de travail…  Et ça, c’est sans compter le sablage et le polissage afin d’adoucir les imperfections, puis les multiples couches de vernis pour faire briller!

C’est donc que des contes choisis et retenus par coeur ne sont pas encore « créés ».  Mme G. parle de se réserver des « espaces de création ».  Michel Hindenoch mentionnait l’importance de se donner des moments « perdus » pour « rêver son conte », en créer les images dans sa tête, jusqu’à ce qu’elles deviennent très nettes.  Mais je crois qu’il y a plus…

Il s’agit de répéter inlassablement ses histoires seul dans son salon – ou, dans mon cas, en marchant dans le bois – jusqu’à faire corps avec elles, jusqu’à ce quelles deviennent une seconde nature.  Puis, il faut expérimenter, tenter de nouveaux mouvements, des manières de dire différentes, essayer d’appuyer de différentes façons sur certains mots, avec différentes formules.  Qu’est-ce qui coule en bouche?  Qu’est-ce qui a le plus d’effet?  Tout cela, bien sûr, en évitant « la cassette » ou le récit figé qui sonnerait faux.

Oui, mais voilà, la conteuse ou le conteur qui pratique seul ne reçoit pas la rétroaction du public qui lui laisse connaître l’impact de ses paroles.  Il ou elle ne bénéficie pas de la relation avec l’auditeur, si essentielle à son art.  Comment palier?  Personnellement, je ne crois pas beaucoup à s’exercer devant le miroir…

Serait-ce qu’il faut devenir diseur… et son propre auditeur à la fois?  Les cercles de conteur aident à conter « avec filet », mais les rencontres sont encore trop espacées dans le temps.  Les micros-libres sont un banc d’essai intéressant, mais on est déjà en représentation et l’on doit assez respecter son public pour ne pas lui servir quelque chose qui ne soit pas encore « à point ».

Ce qui me ramène au coaching qui permet un accompagnement individualisé, à condition de pouvoir se le permettre.  Sauf qu’il y a aussi tout un travail à faire seul, entre les rencontres, afin de maximiser l’impact de ces dernières.  On n’en sort pas.  C’est ce travail supplémentaire, ces « devoirs », que je n’avais pas vu venir et qui me font apprécier d’autant plus ce qu’il faut de temps et d’énergie pour bien conter.  J’étais fier de consacrer un temps hebdomadaire à mon hobby, avec une personne que je « me payais » pour m’entendre et me relancer.   Me voilà confronté au fait que, dans un monde idéal, mon art devrait être nourri quotidiennement. Et que je dois le faire seul, encore.

Et vous, comment vous y prenez vous pour travailler seuls vos contes?

3 pensées sur “Flying Coach 3: pratiquer seul ses contes”

  1. Ce qui compte pour moi, ce n’est pas tant la pratique que le choix de l’histoire en elle-même : quand le récit m’interpelle, mon imagination travaille à plein régime et l’adaptation se fait facilement. Revers de la médaille, je n’ai pas un répertoire très étendu : je suis difficile sur le choix de mes contes…
    Et puis, j’ai de la chance d’avoir un commentateur très honnête (et qui n’y va parfois pas avec le dos de la cuillère) à la fois sur scène avec moi et à la maison ! Ça aide, d’avoir un retour (réciproque) après une prestation, on peut s’ajuster plus facilement.
    Et oui, tu as raison : l’art, quel qu’il soit, se nourrit chaque jour. C’est bien pour cela que je nourris mon essence tous les jours par la peinture, l’écriture, le qi gong et le reste. Mine de rien, ça porte fruits.
    L’expérience permet aussi de sentir quand “ça ne passe pas” et de s’ajuster en direct (souvent, il suffit de se recentrer – la respiration est un bon outil pour cela, surtout quand tu as l’habitude de l’utiliser au quotidien).
    Il n’y a pas de recette miracle, c’est un art de vivre !
    Julie

  2. Chez moi, c’est retour aux temps anciens des cuisinières sans gaz ni électricité: ça peut mijoter des heures dans ma p’tite marmite intérieure, sur le coin du feu de bois de mes circonvolutions. Des heures… Enfin plutôt des jours, des mois -voire des années dans bien des cas ! Je goûte, regoûte, je mâchouille, j’ajoute des épices, j’enlève des ingrédients -jusqu’à ce que la soupe ne m’arrache plus aucune grimace, du moins dans l’idéal (Ma première histoire a mis neuf ans avant d’oser franchir le seuil de mes dents.).
    Pendant ce temps-là, je marche, je cuisine, je dessine, j’écris autre chose, je conduis, je bosse, heu… Et ça popote en même temps (des fois ça crame un peu).
    Je touille parfois par écrit, quoique avec moins de facilité; je fais confiance à la confrontation avec le public pour polir les angles, à mes amis et compères (com”pairs” ?) pour piquer là où il faut. ça prends le temps, c’est parfois simple comme de manger un yaourt, parfois aussi compliqué qu’une pelote de fil emmêlée par le chat.
    Pas de recette non plus… Mais quand on sent qu’il n’y a plus rien à enlever (comme disait mon vieux prof d’arts plastiques à la fac), alors là… Quel bonheur !

  3. Je voulais aussi ajouter que bosser seule, c’est pas facile et parfois bien pesant…
    Le plus difficile, à mon sens, étant de s’isoler dans une “bulle” suffisamment longtemps pour que ce soit profitable…

    Les périodes où, avec d’autres conteurs et teuses, nous nous retrouvions chaque semaine (enfin si possible), pour travailler ensemble, étaient géniales. Que ce soit lorsque j’habitais Rennes ou Montréal, c’est toujours avec cette méthode que j’ai progressé le plus vite et le plus efficacement. Le miroir des autres, il n’y a rien de tel. C’est très motivant !
    Et retrouver le même groupe, c’est bien, car avec le temps, on apprend à se connaître et à repérer les petits travers des collègues beaucoup plus vite, à les guider plus efficacement, plus personnellement… Et à recevoir les commentaires de façon plus ouverte et attentive aussi, je crois.

    Il va falloir que je fasse de quoi pour monter ça par ici… ça me manque terriblement !

    En attendant, mijotons, touillons, laissons infuser, doutons, goûtons, essayons, désespérons, relevons la tête, réessayons, aimons ça… etc, etc.

Laisser un commentaire