Déjeuner avec un mème (La légende du Cheval blanc)

Je vais essayer de faire ça simple parce que c’est pas évident…

Point de départ: Dans mon spectacle, y’a une figure qui revient dans la plupart des contes, soit celle du cheval blanc. (J’ai pas fait exprès, ou si peu.) C’est le passeur, celui qui permet aux vivants de traverser vers divers au-delàs.

« Dans le chamanisme asiatique, le cheval est le symbole du pouvoir magique et le guide des morts qui passent dans l’autre monde. »

« [Le symbolisme du cavalier] est lié au cheval, qui est presque toujours un animal mystérieux, jaillissant des ténèbres souterraines pour renouveler les énergies vitales du monde. »

Vecoli, Fabrizio, Le petit livre des symboles, Éditions FIRST, 2007, p. 40.

Mais ce personnage n’apparaît pas dans le dernier conte du spectacle…  Et je cherche depuis un certain temps comment l’y intégrer.

Le mercredi 17 février dernier, vers 5 h 45 du matin, je suis en train de faire un peu de recherche pour transcrire « Le ventre de l’enfant », conte qui justement clôt mon spectacle à venir et que j’appelle « L’homme à la fin du monde et l’enfant ».  Il s’agit d’un conte hindou que j’ai trouvé dans le  Cercle des menteurs de Jean-Claude Carrière.

De la façon dont moi je le raconte, c’est l’histoire du dernier homme sur terre qui marche dans un marécage.  Au moment où il va se laisser aller à mourir, épuisé, il rencontre un enfant blond et souriant.  L’enfant lui offre de se reposer… puis l’avale.  Dans le ventre de l’enfant, l’homme découvrira un monde (montagnes, prairie, ruisseau, village) et vivra toute une vie (mariage, deuils de proches, naissance, devenir grand-père).  En jouant avec son petit-fils dans ses vieux jours, il est avalé par ce dernier.  L’homme se retrouve dans un marécage, face à un petit garçon qui lui demande s’il s’est bien reposé.

En fouillant avec le véritable nom du héros (« Markandeya »; un bon mot-clé rare pour Google – mais que je n’emploie pas quand je conte), je parviens à retracer une version du « Livre de la forêt » du Mahabarata en français.  En cherchant dans le document PDF d’une quarantaine de pages, je retrouve le passage d’une vingtaine de lignes qui correspond à mon conte.

Par cette version du Mahabarata, j’apprends ce qui se passe après que j’aie terminé ma narration.  L’homme (Markandeya) découvre que l ‘enfant dont il est question dans le conte n’est nul autre qu’un des avatars du dieu Vishnu.  Ce dernier enseigne à l’homme qu’il est en Toute chose et que, lorsque Brahma se repose, il avale l’univers (donc Tout est en lui?) et en prend soin jusqu’à ce que Brahma se réveille.  Alors, il n’a qu’à restituer le Tout…

Je me mets à lire un peu sur la mythologie hindoue.  Je découvre que si, pour eux, le temps est cyclique (ce que je savais), il se divise en quatre grandes périodes appelés Yugas (ce que j’ignorais) qui durent chacune plusieurs milliers d’années.  Il s’agirait en quelque sorte de l’été (Satya ou Krita Yuga), du printemps (Treta Yuga), de l’automne (Dvapara Yuga) et de l’hiver (Kali Yuga) de la moralité.  Après les calamités de Kali Yuga, alors que l’humanité se vautre dans le péché, le monde s’éteint.  Mon conte se déroule après cette fin, mais avant que le cycle ne recommence.  Dans un No Man’s Age, en quelque sorte…

« Yudhisthira interroge Markandeya, lui qui reste seul vivant entre un âge et l’autre, sur la fin du monde. C’est Visnu qui crée les éléments d’où sortira le monde. Les quatre âges durent douze mille ans, ils forment un éon, mille éons un jour de Brahma. À la fin d’un éon, dans l’âge Kali, tout se dégrade. »
Puis, plus loin:
« Yudhisthira demande à Markandeya de décrire les signes du retour de l’âge d’or. Markandeya décrit comment le monde se dégrade âge après âge. Lorsque la fin d’un âge s’approche, c’est la décadence, la loi ne prévaut plus. Description de l’âge kali et des destructions de la fin d’un âge. Mais le monde renaît à partir des brâhmanes, et c’est de nouveau l’âge krta. La prochaine ère sera celle de Kalki. »

Je m’empresse d’aller lire sur Kalkî et ce que je trouve me laisse pantois.  Je passe les dix minutes suivantes devant mon ordinateur à dire tout haut: « Ben voyons donc… » « T’es pas sérieux… » « C’est pas possible… »

Kalki, c’est l’ultime avatar de Vishnu (le dixième ou le vingt-deuxième, selon les versions).  Celui-là – et lui seul – par qui l’âge d’or du Satya Yuga peut revenir.  La forme de Kalki, je vous le donne en mille: un cheval blanc (ou un cavalier sur un cheval blanc).

Donc, si l’enfant de la fin du monde de mon conte est en fait un avatar de Vishnu qui s’incarnera en cheval blanc Kalki pour que le monde renaisse…  C’est donc que le cheval blanc est dans mon conte depuis le début.

Bon, je suis croyant (en un Dieu pas très bien défini) et surtout je crois à la puissance évocatrice des contes.  Je crois certainement qu’ils portent des messages qui nous échappent.  Je crois que les contes – du moins plusieurs contes – sont sacrés.  Une fois cela établi, je reste très inconfortable avec ceux qui tentent de faire de la religion avec les contes.  C’est généralement de la récupération de symboles.  Comme le dit Guth Desprèz ces histoires sont sacrées… mais profanes (pro-fanum; hors du Temple).

En même temps, j’ai entendu trop d’histoires de conteuses et de conteurs mis face à des coïncidences de la sorte: Dan Yachinsky qui découvre que le lutin « inventé » par les animateurs d’un camp de vacances pour réconforter les enfants a d’étranges parentés avec un esprit amérindien du coin.  Fred Pellerin qui rencontre un parent d’Ésimésac Gélinas qui se dénude le bras pour lui montrer une marque ressemblant à la rivière Saint-Maurice… Marque que Pellerin avait imaginée sur le bras de son héros.  Ainsi de suite.  Lorsqu’on fabule le monde, il nous le rend bien.

Mais là, ma propension à choisir sans même m’en rendre compte des histoires avec des messagers célestes dedans, ça commence à ressembler sérieusement à un abonnement.  Je suis pas paranoïaque, mais est-ce que je devrais y voir un signe?  J’ai déjà dit à ma très religieuse mère que les contes, c’était ma spiritualité à moi.  Disons que c’est en train de prendre un nouveau sens…

Si on exclut ce caractère sacré, il faut bien admettre que le cheval blanc apparaît dans de nombreux mythes.  Pour moi, il est clair que je suis face à un mème, l’une de ces unités minimales qui composent l’ADN de la culture, selon Richard Dawkins.  Elles ont la capacité de muter et de se transformer pour se transmettre.  Au sens le plus strict, le motif du cheval blanc est viral.

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Il est 6 h 30 du matin.  Mes enfants se réveillent.  Je m’en vais m’habiller et préparer leur déjeuner.  Tout le long du repas, je suis particulièrement silencieux.   À travers les boîtes de céréales, y’a comme un cheval blanc qui me fixe entre les deux yeux.

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MAJ:  Pour écrire ce billet, je découvre ce document qu’il me faudra bien lire un jour…

MAJ2:  Asteur, j’ai tout le temps ça dans la tête…

Sur un cheval blanc je t’emmènerai
Défiant le soleil et l’immensité
Dans des marais inconnus des Dieux
Loin de la ville
Uniquement nous deux

(Claude Léveillée)

2 réflexions sur « Déjeuner avec un mème (La légende du Cheval blanc) »

  1. C’est chouette ce que tu dis sur le sacré, les signes, “l’abonnement”, tout ça…
    Je me demande, à ce propos, si on n’attire pas tout simplement les choses (dont les histoires) et les gens qui sont capables de nous toucher d’une façon ou d’une autre, un peu à la manière d’un aimant…

    Et quant aux coïncidences et autres “toute ressemblance avec des personnes existantes ou ayant réellement existé…etc, etc.”… C’est bien vrai que le hasard est un “sacré” farceur !

    J’ignorais que le cheval blanc pû avoir autant de symboliques sur les épaules. M’en vais faire un p’tit tour dans mes bouquins, tiens.

    Question “abonnement” et “petite voix”, as-tu lu une bande dessinée de Frank (auteur belge), dans sa série “Broussaille”, intitulée “Un faune sur l’épaule” ?
    ça donne à penser et ça regonfle… Tout à la fois !

    à plus!

    Alice

  2. Très étonnant, ce Kalkî…
    Je cherche en ce moment des histoires de chevaux, j’hésitais sur la couleur du cheval dans la Princesse Vassilissa. Ma fille Julie me disait qu’il devait être blanc, moi je répondais “mais les chevaux à la robe blanche parfaite, ça n’existe pas en vrai”. J’aime l’idée que le cheval blanc accompagne les hommes dans les autres mondes. Je vais retourner me balader dans l’histoire pour voir de quelle couleur est ce cheval.
    Merci pour ce partage, troublant!
    Marie-Cécile

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