À propos de plaisirs gustatifs…

L’idée du « régal » suggérée par Gigi Bigot m’a ramené à ce texte que j’avais écrit il y a un peu moins de deux ans (le 2 décembre 2007):

«Je suis hédoniste, esthète, épicurien…

En discutant avec des amis, j’ai réalisé que ma façon d’apprécier les contes avait probablement assez à voir avec façon de déguster un vin.  De fait, je dis parfois qu’il faut qu’un vin me parle, me raconte une histoire pour que j’en jouisse!  De même, il me faut avoir un coup de coeur pour un conte, qu’il m’ait frappé, touché, boulversé quelque part.

J’ai eu l’expérience récente de boire un excellent vin mais qui ne m’offrait pas de « prise ».  Il avait un nez court, pour ne pas dire absent; il était bien construit et mature, mais aucune saveur ne s’imposait.  Sa couleur était profonde, mais sans caractéristique particulière.  Malgré son évidente qualité, je suis resté déçu.

Ce que j’essaie de dire quelque part, c’est que si le conteur doit être amoureux de ses contes (dixit Bruno de La Salle, mais aussi Jyhad Darwiche, etc.), ceux-ci doivent lui faire du charme, doivent s’imposer à lui d’une manière ou de l’autre.  Que ce soit par leur structure équilibrée, une image forte, un personnage attachant, une péripétie spécifique, un objet poétique… »

Ainsi, pour que je tombe amoureux d’un conte au point d’avoir le feu, l’urgence de le dire, il faut que quelque chose en dépasse, fasse saillie.  Il faut que je puisse en dire: « Ah oui! Lui je l’aime parce que (tel motif) » ou encore « Quel belle trame a cette histoire! »  Je lis des centaines de contes par année, mais la plupart sont lisses à mes yeux, ne ressortent pas du lot.  Comme un parfum capiteux qui enivre, des yeux d’une profondeur inusitée, ce sont les détails notables qui séduisent…

Des cailloux dans la tête

On m’a demandé de parler aussi de ma rencontre récente (en compagnie d’Éric Gauthier) avec le conteur François Épiard, dit « le passeur d’histoires », le samedi après-midi du 19 septembre dernier.  Voici mes commentaires, inspirés de ce que j’ai déjà écrit sur la liste du Cercle des conteurs des Cantons de l’est:

« Un étrange personnage.  Très gentil, plutôt marginal (et qui semble en souffrir, compte tenu de la situation en France).  Évidemment, en quatre heures, nous n’avons pu aller très loin, mais en même temps il y a des pistes intéressantes.

Intéressant pour moi de rencontrer quelqu’un qui combine un parti pris très tranché pour l’oralité (qui se positionne contre la spectacularisation et qui se méfie du passage des contes par l’écrit), tout en affirmant que nous sommes lettrés et favorisant le travail création.  Ça fait différent de l’équation habituelle: oralité = répertoire traditionnel.

Pour lui, les contes sont destinés à « endormir » au sens d’ « apaiser ».  Ce sont eux qui, lorsque la science n’y parvient pas,  fournissent des réponses – même fantaisistes – qui permettent aux humains de ne pas s’endormir avec des questions.  Un travail d’intériorité qui prend forcément du temps est nécessaire à la création menant au contage: « Je conte bien parce que j’entends bien. »  Même devant un conte existant, on essaiera de retrouver cet état de création, quitte à être malhabile.

Par exemple, afin de matérialiser le travail de création, Épiard choisit des cailloux qu’il distribue aux participants (Autant de jalons qui permettent de passer dans l’histoire… comme à gué).  Les « joueurs » déterminent ce que représentent leurs cailloux («une bataille », « un perroquet », « un arbre », « la sortie », « ni plus ni moins que le bonheur », etc.) et les présentent au groupe.  « Au commencement, il n’y avait rien… » Et la surface de jeu est vide.  Au fur et à mesure de la création de l’histoire, les cailloux s’ajoutent (sont « mis en jeu »).  Cependant, « à la fin, il ne doit rien avoir », tout doit être résolu.  Il faut donc aussi faire ressortir les éléments (mort, disparition, conclusion logique) pour compléter l’histoire.  Pour François Épiard, il faut ramasser TOUS les éléments amenés avant de conclure une histoire.

Qu’on choisisse de l’appliquer ou non dans nos contes, l’intérêt pour moi est de réfléchir à ce concept de « résolution complète » et de voir où cette réflexion nous amène.  Ainsi pour Épiard, la légende se distingue du conte parce qu’il reste des éléments, des traces tangibles du récit (une pierre levée, une église, une grotte).  Pour que le conte fonctionne, tout doit être évanescent (ex: « Et le lendemain matin, la porte était ouverte.  Il était parti. »)

J’ai déjà joué aux « Cailloux dans la tête » quelques fois avec ma famille, ce qui a donné des histoires assez bien construite, notamment avec une banane, une fenêtre, du chocolat, un chat, une bulle, une canne à pêche, des vagues et un Magli (sorte de vaisseau spatial tiré de la série télé Toc-toc-toc).

Je pense que j’adorerais assister à une conférence sur la démarche de créer des histoires à partir d’objets, en relation avec le public qu’a mené François Épiard.  Mais une conférence systématique où l’on expliquerait le projet, montrerait des photos des objets, parlerait de divers lieux de performance, du genre d’histoires créées, etc.  En même temps, je conçois bien que la démarche est forcément plus artistique (brouillonne?) que cela…  Nous avons eu droit à quelques bribes, mais je reste sur ma faim.

Personnellement, je suis content de la rencontre avec François Épiard, au sens d’avoir découvert un nouvel individu avec une nouvelle approche du conte.  Est-ce que j’en retirerai immédiatement quelque chose pour mon travail? Difficile à dire pour le moment.  Pour le moment, je suis satisfait d’avoir pu élargir mes horizons…  »

Vire-oreilles et autres régals en vue d’un solo

De retour de mon stage en « Création d’un solo de conte » avec Gigi Bigot.  Par où commencer?  D’abord sans doute en affirmant que Mme Bigot incarne bien ce qu’elle prêche.  Extrêmement sympathique, c’est une dame pleine de fantaisie et de malice (sans malice) qui donne le goût de se « régaler avec les mots ».  Ce verbe « régaler » me sied bien.  Peut-être parce que j’aime bien la bouffe et qu’il est associé au plaisir gustatif…

Ainsi, Gigi nous a appris quantité de vire-langues (« Natacha n’attacha pas son chat Pacha, ce qui fâcha Sacha qui chassa Natacha. ») et de vire-oreilles.  Si la première catégorie m’était familière (« Truite cuite, truite crue. », « Piano, panier », « Les chemises de l’archi-duchesse… »), la seconde était pratiquement nouvelle pour moi.  Il s’agit de phrases dites rapidement dont l’abondance de syllabes de sonorités exotiques donne l’impression que le locuteur est en plein charabia, alors qu’en fait il s’agit de mots français, tout à fait intelligibles.  Par exemple: « Oulibounish? Pinisho, wanishba, ibounish nihoniba. » (Pour comprendre, dites-le lentement à haute voix.  Sinon, écrivez-moi et je vous donnerai la solution.  Évidemment, ça marche mieux à l’oral…)

Pour Gigi Bigot, il s’agit de notre patrimoine, de trésors d’oralité présents dans toutes les cultures.  Dans son parcours personnel, elle a eu besoin de conter en patois, de retrouver ses racines pour ouvrir ses ailes et gagner la liberté de sa parole.

Gigi nous recommande de ne jamais perdre de vue ce « régal des mots », notre matière première, afin de justement « tendre vers la liberté ».  En effet, pour elle travailler un solo est le moment d’un retour vers ce qui est personnel, vers l’écriture, la création, notre monde intime.  C’est l’occasion de se présenter seul, de trouver sa manière de dire qui est différente de l’autre, de développer sa signature propre à travers la mise en place d’une architecture.  Il s’agit de « donner cohérence en artistisant »; faire un objet d’art qui se tient.

Mais alors que j’ai personnellement passé un temps fou à choisir mes contes (l’agonie des choix…) et à essayer de les mettre en ordre (huit itérations de pacing au moins…), elle propose plutôt de se demander d’abord ce que l’on veut dire au public.   « Il faut une flèche, quelque chose qui sous-tend l’idée. »  De là, les choix se feront en fonction de ce message à passer, qu’il s’agisse d’un lieu ou d’un personnage central, d’une ambiance, d’un thème ou d’une ritournelle qui revient.  Ça semble si évident « que n’y ai-je pensé avant »? Mais ça fait du bien de se le faire rappeler…

Alors que je voulais éviter le verbiage et me censurer de peur de trop parler « autour de mes contes », Gigi m’a redonné confiance en ma parole, me convaincant que ce que j’avais à dire avait de l’intérêt.  Il faut encore que l’assume afin d’« être dedans » et de le « rendre vivant », mais je suis davantage prêt à plonger dans ce que je suis et à « coudre mes rêves sur mon canevas »…

Pour cela merci Gigi.  Et merci Danielle Brabant, Karine Gibouleau, Céline Jantet, Geneviève Marier et Judith Poirier, mes compagnes de voyage attentives, allumées, respectueuses et inspirées.

Mes appren-tissages sur le chemin du conte

Je dois toujours essayé de me retenir à deux mains et de faire le vide avant une formation parce que j’ai tendance à ressasser tout ce que j’ai appris auparavant et à me demander d’avance ce qui va rester de cet investissement en temps.  [À preuve:  Je suis en train de travailler sur ce blogue à 23 h 30 et je me lève à 5 h 30… Tout à l’heure.]

Mon complice Marc-André Caron a rédigé en 2006 un texte que j’avais trouvé particulièrement intéressant. En gros, pour chaque formateur rencontré lors des stages de conte qu’il avait suivi, il a tenté d’identifier les apprentissages conservés…  Le fil conducteur.  Je me suis livré au même exercice il y a deux ans. Je me promets bien une mise à jour mais, en attendant, vous pouvez trouver le début de cet effort de mémoire et surtout de synthèse ici

Mais c’est qui Gigi? (Bigot)

Je pars tôt demain matin pour une formation de deux jours offertes par le Regroupement du conte au Québec sur le thème « La création d’un solo de conte » (Merci RCQ!). Compte tenu de là où j’en suis dans ma démarche artistique, le programme me va tout à fait:

Les participants seront amenés à se questionner sur la pertinence de leurs choix, sur la façon de s’approprier un univers, de personnaliser leur spectacle (leur « conte »), d’être soi-même, de se sentir libre et vivant et de donner aux histoires traditionnelles ou autres toute leur force et leur pertinence dans l’ici et maintenant.

Mais surtout:

En ce qui concerne la gestion des énergies, les participants seront guidés dans leur recherche d’une technique personnelle de gestion de l’énergie et des moments forts du solo, sans céder à la peur panique de la perte de contrôle.

J’avoue être curieux de la façon dont la formatrice, Mme Gigi Bigot, conteuse française que sa réputation précède (c’est une grosse pointure là-bas!), arrivera à faire avancer chacun (nous serons six participants) sur son projet personnel tout en conservant une certaine cohésion au groupe…

Surtout, évidemment je suis aussi plutôt curieux de savoir qui est cette bonne dame. Alors je suis allé consulter son site Web. Outre la bio de circonstance, c’est ce texte-ci (« Des traces de pas dans l’air ») qui me touche beaucoup…  Par ailleurs, elle semble favoriser une approche réflexive du conte.  Disons que cela augure bien.

À l’abordage! (avec Nadine Walsh)

L’impressionnante Nadine Walsh annonçait récemment les dates de son nouveau spectacle solo Femmes pirates ou crises de foi(e). Ayant discuté avec Nadine de ses motivations pour monter le spectacle, ça ne risque pas d’être triste. Reste à convaincre ma blonde d’aller la voir la veille de la St-Valentin…

Assoiffées d’aventures, elles ont levé les voiles ; cap vers la liberté ! Sans pitié, elles ont abordé l’amour et l’ennemi à bout portant ! Armées d’audace et d’insolence, elles ont défié les lois, à la vie, à la mort !

Ann Bonny et Mary Read sont de ces femmes pirates qui ont réellement vécu mais dont on ne connaît que la légende. Ces intrépides femelles défient encore aujourd’hui les lois du genre ! Elles ont su se faire respecter dans un milieu d’hommes des plus cruels, ont suivi leurs pulsions sans retenue et ont maintenu leur liberté à bout de bras… d’honneur !

Ce récit d’aventure, empreint de sensualité, est porté par une parole tantôt crue, tantôt lyrique. Avec cette création, Nadine Walsh louvoie entre la révolte, la vulnérabilité et la dérision…
Bienvenue à bord !

(15 ans et plus)

Textes et interprétation : Nadine Walsh
Mise en scène : Alberto Garcia Sanchez
Répétitrice : Marie-Andrée Lemire
Illustration : JAL
Infographie : Joanie Walsh

Au Québec :

18 octobre 2009, 15 h: 1600 De Lorimier
19 octobre 2009, 19 h: 1600 De Lorimier
21 octobre 2009, 20 h: Maison de la culture du Plateau-Mont-Royal, 465 Mont-Royal Est, Montréal. Tél: 514-872-2266
13 février 2010, Salle de Productions Littorale, 138 rue Wellington Nord, 2e étage, Sherbrooke. Tél : 819-566-6996
28 février 2010, 19 h 30: Les dimanches du conte au Cabaret du roy, 363 de la Commune Est, Vieux-Montréal.

En Europe :

19 novembre 2009: Contes en appartement à Paris *
27 novembre 2009: Festival Rapatonadas à Aurillac *
29 novembre 2009: 20h00 Centre Culturel Bruegel, 247 Rue Haute, Bruxelles
Mai 2010: Festival Coquelicontes à Limoges *
Mai 2010: Série de représentations au festival Les arts du récit *

* Lieu et date à déterminer

Feu vert pour Feu blanc

Récemment, j’écrivais à mes collègues du Cercle des conteurs des Cantons de l’Est: « Je suis déjà vendu d’avance à Feu blanc. J’adore l’univers d’Éric [Gauthier] et mon conte favori (« Mauvais numéro ») s’y trouve, alors… Intéressant aussi pour l’approche en studio. »

Il me sera donc difficile de faire une critique objective de l’objet… Il est beau, léché. Les illustrations de Tom Fowler sont tout à fait à propos. Les ambiances créées par Étienne Loranger appuient le caractère étrange des histoires, les rehaussant le plus souvent. C’est certain qu’il y a quelque chose de singulier à entendre le conteur seul, parler dans le grand néant (ce que la musique amplifie), alors qu’on s’attendrait à ce qu’un autre membre du public bouge sur sa chaise, émette un gloussement lorsque c’est drôle, etc. Mais rien de cela. Que le silence et la voix (et la musique). On pourrait presque « ressentir » la lueur de la lune.

Y’a de beaux cadeaux dans ce livre-disque, notamment les vignettes de « Quand Lucien est viré fou » (de pures miettes d’humour sarcastique typiquement « gauthierien ») et la très touchante « Lune du programmeur » (on est touché par ce que l’on peut en informatique…). Puis vous connaissez déjà mon conte préféré (que l’auteur vous offre d’ailleurs). Y’a aussi les textes non-enregistrés « L’égaré » (que je découvrais) et « Le roi de la patate » (que je suis ravi d’avoir sous forme écrite et dont les notes de bas de pages sont ici encore du plus pur Gauthier).

Sur une note très personnelle, ce livre témoigne pour moi du chemin que j’ai parcouru depuis 2003 dans l’univers fascinant du Renouveau du conte au Québec… Alors que Terre des pigeons (2002) était pour moi un livre de référence sur le conte urbain par un jeune conteur inconnu que l’on enseignait à l’université, Feu blanc (qui sera aussi enseigné à l’université) est plutôt une oeuvre que j’ai d’abord vue en spectacle et dont j’ai pu observer (à distance) l’accouchement lors de conversations avec son auteur.

Le livre-disque sort en librairie demain.

Contes et complaintes

Qu’est-ce que j’ai hâte! Je suis énervé comme un ti-gars… Je vais jeter un oeil sur le site de Planète Rebelle pour en savoir plus sur Feu blanc, le livre-CD à paraître du collègue Éric Gauthier et, sur quoi je tombe? Contes et complaintes. Deux voix contemporaines. Soit l’enregistrement du spectacle Faubert-Hindenoch d’il y a deux ans au Festival Les jours sont contés en Estrie! C’est déjà Noël!

Quel beau cadeau nous font les Productions Littorale et les éditions Planète Rebelle! Quel beau cadeau nous avait fait les deux Michel à l’époque! J’ai eu le plaisir d’être dans la salle ce soir-là et j’ai hâte de voir ce qu’ils en ont conservé. Pour moi en tous les cas, c’est un achat incontournable.

Juste d’entendre « La ville de Sarlat » chanté à deux voix sur l’extrait sonore disponible sur le site, j’en ai des frissons (faut dire que depuis la formation avec Hindenoch, « Sarlat » fait partie des berceuses à mes enfants, tout comme « Pour l’amour d’une fille » depuis une formation avec Faubert). Pendant le spectacle, Hindenoch a fait notamment un magnifique conte d’origine géorgienne « L’histoire du chasseur ». J’espère – je présume – qu’il est sur le disque.

Si vous n’y étiez pas, tendez l’oreille, vous ne le regretterez pas. Si vous y étiez, avouez que ça fera de chouettes souvenirs. Sortie prévue le 9 octobre, selon un libraire…