Le conteur indigène

Il y a plusieurs grandes injustices au panthéon de la chanson québécoise.  Une de celle qui m’attriste le plus est le peu de place réservée au regretté Sylvain Lelièvre.  Ses textes sont forts, sa voix suave, ses musiques jazzées, sa livraison et son propos très urbains.  Pour moi, « Marie-Hélène », « Les choses inutiles », « Qu’est-ce qu’on a fait de nos rêves? » sont des bijoux trop peu connus…

J’en parle parce que Lelièvre a une chanson qui m’apparaît toucher un problème de relations interculturelles entre les conteurs québécois et les publics francophones du reste du monde.  À chaque fois que j’entends « Le chanteur indigène », j’ai envie de remplacer le mot « chanteur » par « conteur »…

Le chanteur indigène a sorti son violon
Son kazoo sa bombarde et son accordéon
Enfin la panoplie des accessoires éthniques
Qui pâment les Français Et réveillent nos critiques

Mais sous les projecteurs il est seul à savoir
Qu’il en met d’autant plus que c’est son dernier soir
Depuis qu’il a compris le commerce exotique
Où on vend en bib’lots son peupl’ et sa musique

Le chanteur indigène a commencé son show
Dès les premiers accords l’Olympia crie bravo
Dans son harmonica il souffle jusqu’à mordre
Et les doigts d’son violon écartèlent ses cordes

Refrain
Le chanteur indigène finit son numéro
Jusqu’au bout sans omettre une seule note, un seul mot
Mais le rideau tombé lorsque le foule folle
Lui réclame à grands cris d’autres rythmes créoles

Le chanteur indigène revient sur le plateau
Remercie son public et seul à son micro
Soudainement petit et tragiquement blême
Se met à réciter ce singulier poème:

“On est toujours un peu l’Iroquois de quelqu’un
Que l’on soit Québécois, Breton, Nègre ou Cajun
Je vous laisse à chanter quel peut être le vôtre
On est toujours un peu l’indigène d’un autre”

Et puis l’homme en silence a plié son violon
Son kazoo, sa bombarde, et son accordéon
On dit qu’il est parti retrouver sa savane
Et qu’il vit là, depuis, tout seul dans sa cabane

On est toujours un peu l’Iroquois de quelqu’un
Que l’on soit Québécois, Breton, Nègre ou Cajun
Je vous laisse à chanter quel peut être le vôtre
On est toujours un peu l’indigène d’un autre
(Sylvain Lelièvre, 1977)

Ceux et celles qui vont en Europe ou en Afrique raconter en fourrures et en ceintures fléchées, quand ce n’est pas en accent et en « expressions du terroir » me rendent profondément mal à l’aise.  Il ne s’agit d’avoir honte de qui nous sommes.  Au contraire, ces distinctions me semblent bien sûr une richesse à partager…  Mais « le commerce exotique où l’on vend en bib’lots son peupl’ et sa musique » existe aussi dans le domaine du conte.

Nous sommes déjà singuliers dans nos façons d’être et de conter.  Est-il vraiment besoin d’en ajouter une couche?  Faut-il conter comme on s’imagine que nos arrière-grand-pères et nos arrière-grands-mères le faisaient? Ne renvoie-t-on pas alors aux autres peuples une image faussée (arriérée?) de qui nous sommes devenus aujourd’hui?  Ce qui n’empêche pas de raconter des histoires traditionnelles sans se sentir obligé de les rendre contemporaines

Bien sûr, cette situation n’est pas unique aux rapports Québec-France…  Un ami conteur Français me disait qu’un festival atteint un certain prestige là-bas quand il réussit à attirer au moins un Québécois et un Africain.  De ce côté-ci de l’Atlantique, on veut les conteurs Bretons avec des crêpes, les conteurs Méditerranéens au thé à la menthe, les Suisses au chocolat, etc.  Je crois aussi comprendre que dans le monde anglophone, les conteurs irlandais et écossais jouissent d’une certaine sympathie avant même d’avoir ouvert la bouche…  Et je n’entrerai pas ici dans la complexité de nos rapports avec les premières nations.  « On est toujours un peu l’indigène d’un autre. »

Il me semble qu’une des forces du conte, c’est qu’il parle à l’humanité qui nous rassemble à travers nos spécificités.  Ne faisons pas de nos histoires des bibelots à vendre.

2 réflexions sur « Le conteur indigène »

  1. Bravo et merci pour ce beau travail. Premierement pouvoir ecouter et lire si facilement grace a votre adresse tenir conte chapeau et merci pour votre savoir faire informatique. Merci aussi pour votre réflexion. Je dois reflechir avant de pouvoir commenter.
    Je conte aux enfants en prenant soin de faciliter leurs compréhensions. Votre commentaire me donne a refléchir . Merci !!!

  2. Salut Jean-Sébastien,
    ça fait plaisir de te retrouver sur ce blog…
    Je ne connaissais pas Sylvain Lelièvre… En même temps, je suis loin de connaître tous les chanteurs québécois ! Très beaux textes ! (j’aime moins les mélodies, mais c’est affaire de goût.)
    Belle réflexion sur “l’indigènalité” (houlà…) du conteur. Aaah le TERROIR… Les choses “tell’meeeent authentiiiques”… Voui, mon bon monsieur. Et pas cher, tout bio.
    Quand j’y repense, j’ai souvent été une “authentique bretonne” au Québec. ça m’a ouvert plein de portes. Et puis je m’y accrochais, ça me rassurait, je crois. Alors que je n’en ai ni l’origine, ni la langue, ni la culture. Certains de mes amis, ici, en Bretagne, pourraient presque me le reprocher (mais je n’ai jamais eu de réflexions en ce sens). Alors, comme je n’ai pas de berceau de famille, j’ai parfois eu peur de redevenir “seulement” française. C’est bête, hein ? On s’accroche à nos étiquettes.
    Au lieu d’être pleinement nous-même, comme tu le dis, avec toutes nos singularités. Serions-nous mieux entendus ?
    Ce serait cool.
    Ton billet, bien sûr, mérite plus de réflexion que ces pirouettes. Il est beau, et ça m’a permis de relire ton chapitre imagé sur le pâté chinois. Je me suis bien marrée. Et comme il est midi, en plus, ça m’a donné faim.
    Bien à toi,
    Alice

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