Grande Virée 2014 : La récolte de mes semailles

Une partie de moi voudrait crier : « Y’avait pas de but, c’était une expérience à vivre… Il fallait que je le fasse.  C’est tout!  Ça ne se comptabilise pas. »  Et ça ne serait pas faux.  Mais peut-être parce que je suis plutôt rationnel et parce que c’était un projet fou, peut-être parce que j’ai passé l’été à dépenser temps et argent pour me préparer, parce que je me suis éloigné de ma famille et de mon travail pendant une douzaine de jours… Toujours est-il que j’éprouve le besoin d’élaborer sur ce que cette aventure m’a apporté. 

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La résiliente Geneviève, arrivée à bon port

Pour le voyage
Plusieurs de ceux et celles qui me questionnent voient surtout la marche et l’effort physique. C’était présent bien sûr.  J’ai eu mal aux pieds et aux jambes, un peu au dos et il y a eu des moments difficiles (surtout les première et dernière journées), mais ce n’est pas ce que je retiens de l’expérience.  L’itinéraire était bien dosé entre les étapes longues et les plus courtes, ce qui permettait de récupérer.

Surtout la marche a permis de voyager… au sens premier du mot.  Nous avons fait la route avec en tête cette citation de Jos Violon paraphrasée par Carole Légaré de la Maison natale Louis Fréchette à Lévis : « Aujourd’hui, les gens ne voyagent plus.  Ils se déplacent en montant dans une voiture,  un train, un avion. Ils quittent leur lieu de départ et débarquent à leur point d’arrivée.  Ils n’expérimentent pas le trajet. Ils ne voyagent plus. »  Si voyager veut dire ressentir la route, humer les odeurs, profiter de paysages magnifiques et vivre le long du parcours des aventures insoupçonnées au départ, alors nous avons vraiment voyagé lors des 200 km de cette virée…

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Le grenier du Québec

Pour le territoire
De cette excursion à travers la beauté des paysages de la Côte-du-Sud, il me reste une sensibilité écologique exacerbée. C’est bien sûr un Fleuve majestueux et fragile qu’il faut protéger, mais c’est aussi des grèves et des terres agricoles tout autour.  Je savais que la plaine du St-Laurent était faite de sédiments fertiles, mais d’avoir traversé autant de champs me l’a fait sentir… par les pieds.

 

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Avec Françoise, devant une maison patrimoniale

Ayant vu passer plusieurs fois ces impressionnants convois routiers qui transportent d’énormes bouts de tuyaux avec escorte policière, j’ai ressenti comme une menace.  Peut-être que ça n’avait rien à voir avec le fameux pipeline de TransCanada, mais ça m’est resté au travers de la gorge.  Dommage que les gens du reste du Québec ne voient pas ces affiches « Coule pas chez nous » un peu partout sur les propriétés des riverains et ces produits de la mer étiquetés « Menacés ». C’est aussi une région belle parce que  plusieurs habitants valorisent l’architecture historique ou ajoutent une sculpture, une oeuvre d’artisanat à leur environnement.  Visiblement, ils sont fiers de leur coin de pays.

Il faut se réveiller, ce n’est pas qu’un problème de régions! Allo?  Vous voulez que votre pipeline et vos pétroliers géants traversent le grenier du Québec… pour vendre du mazout albertain outremer? Charité bien ordonnée commence par soi-même et je ne peux pas voir comment c’est un bon calcul de prendre un aussi grand risque avec notre patrimoine naturel et historique.

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En prestation au Moulin de la Seigneurie des Aulnaies

Pour l’art du conte
Côté spectacles, la Grande virée est une école de scène exceptionnelle: conter devant une douzaine de publics différents (en incluant les représentations à Montréal), dans divers espaces physiques, avec divers organisateurs, ça fait vivre de nombreuses expériences enrichissantes…et quelques unes plus difficiles.  Surtout, il y avait le plaisir de voir les Semeurs se souder de soir en soir et les spectacles gagner en solidité par le fait même… Se sentir partie d’une équipe, participer au succès collectif, être ravi des applaudissements récoltés par les autres.

Pour certains d’entre nous, la Grande virée a aussi constitué un laboratoire artistique assez unique dans l’univers solitaire des conteurs. Personnellement, j’ai pris du temps à comprendre cette dynamique et je n’ai pas vraiment saisi cette opportunité. Les duos concoctés par Shakti et Jérôme en sont probablement les exemples les plus probants, mais le pari d’Yves qui associait chaque soir une légende collectée par Jean-Claude Dupont au lieu où nous contions était aussi fort audacieux.  À Kamouraska, Carine a travaillé avec Shakti pour soutenir sa « Khadijah » en chant et musique, puis à St-André elle a fait de même avec Françoise et Jérôme pour « Le dernier mot ».  Françoise m’avait offert de réunir nos histoires de Nasr Eddine avec une chanson.  Je n’ai pas osé et le regrette un peu.

Porté par cette énergie, je suis quand même sorti de ma zone de confort en racontant « Le voyage de Cormac MacArt en Féérie », une de mes histoires les plus exigeantes. J’ai lancé plusieurs idées d’histoires et de collaborations à Jérôme. J’ai avancé dans le développement de mon prochain spectacle. Le long de la route, il y avait aussi le grand plaisir de transmettre mes idées sur notre pratique, mes contes et les chansons traditionnelles que j’ai accumulées au fil du temps (« Le grain de mil », « Le prince d’Orange », « Quand je suis parti de La Rochelle », etc.). D’être parmi des pairs que ces discussions intéressent d’emblée et qui apprécient votre contribution, c’était très valorisant.

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Avec André, sympathique loup-garou

Pour les liens
Je reste avec le sentiment profond que pendant cette quinzaine d’une rare intensité, je me suis fait huit nouveaux amis. Je chérirai longtemps…

  • Les longues discussions avec André, le sympathique loup-garou diurne, sur l’état du conte et sur quoi conter à qui;

 

  • Les retours sur nos histoires et notre besoin de sens avec Carine, la fée qui se transformait progressivement en arbre;

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    Carine, la fée qui se transforme en arbre
  • Des séances impromptues de chansons avec Geneviève, la fleur fragile et pourtant si tenace, et Françoise, la grand Crête, toujours pleines d’attentions et d’encouragements à mon égard;
  • Des silences méditatifs à marcher avec Jérôme, le prince-grenouille, immédiatement suivis d’échanges passionnés et verbomoteurs sur des sujets profondément futiles;jerome_ensoleille
  • Les mille gentillesses toutes discrètes de Michel, le 9e Semeur, celui qu’était motorisé.  Michel, critique de théâtre ultime pourtant si humble, comme dans « Robert-Lepage-m’a-écrit », « Shakespeare-était-vraiment-John-Florio » et « Je-connais-tout-Devos-par-cœur ». On avait LE Michel Vaïs, anciennement du Devoir et de Radio-Canada avec nous autres…et il était notre accompagnateur-chauffeur. Je n’en reviens pas encore!
  • Les regards complices, sourires narquois et commentaires toujours judicieux d’Yves, le touareg blond de la 132.
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Yves, le touareg de la 132
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Shakti, mon dragon

Et il y a eu Shakti, mon dragon. Pour Dan Yachinsky, un « dragon » c’est quelqu’un qui survient sur votre chemin de conte et se place volontairement ou involontairement en travers.  Il vous oblige à repenser votre pratique, à revisiter vos repères.  Shakti m’aura appris que parfois trop de solennité ou de sérieux peut tuer le sacré.  Parfois, le plaisir et la légèreté sont les meilleures façons d’honorer un conte, si profond soit-il.  Alors que j’étais convaincu que la majorité des conteurs et conteuses s’appuyaient sur l’humour parce qu’elles et ils ne voulaient pas approfondir des histoires plus « confrontantes », voilà que cette fille visiblement pétrie de rituels et de sagesses anciennes me remet à ma place… et en question. Que dire d’autre que « merci »?

Pour l’ouverture
Je suis bien conscient d’être parfois rigide dans ma conception de ce qu’est ou n’est pas du « bon conte ».  Fréquenter ces fous pendant onze jours, partager la scène avec eux, m’aura amené à m’ouvrir un peu plus et à élargir mes définitions. Ce ne sont pas tous et toutes les « meilleurs conteurs » d’un point de vue technique (ni moi non plus d’ailleurs), mais ce sont des artistes à part entière, des humains riches, chacun avec leurs forces et leurs défis.  Oh, je serai encore intransigeant sur certaines de mes idées – on ne se change pas si vite – mais je suis fier d’avoir été des leurs et de la qualité de plusieurs des prestations que nous avons donné de Lévis à Rivière-du-Loup, ces quelques merveilleux jours de septembre 2014.

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Les Semeurs en spectacle à Kamouraska

Note: Désolé pour l’absence de crédits photo les Semeurs, je ne savais plus laquelle venait de qui.  Elles sont toutes magnifiques.  Si vous souhaitez que j’en retire une, juste me le mentionner.

2 réflexions sur « Grande Virée 2014 : La récolte de mes semailles »

  1. Tout à fait d’accord. Nadine Walsh avait comparé, l’an passé, cette expérience artistique à un laboratoire de création. C’est une étape dans ma vie de conteuse. Depuis La Grande Virée 2013, j’ai acquis plus de confiance, même si elle est à reconquérir pour chaque salle, chaque public, chaque histoire. Je vois l’ampleur du travail d’un conteur professionnel. Je prends au sérieux cette démarche, en ayant à cœur le désir de m’améliorer.
    Nous sommes chanceux de vivre ces aventures, mais – comme l’a dit François Lavallée – nous créons notre chance, en prenant le temps de bien organiser cette marche contée.
    Et Jean-Sébastien, le plaisir était partagé de t’avoir avec nous. De t’entendre chanter en dépit des bobos aux pieds et de la fatigue. De te voir presque pleurer devant un dessert ô combien mérité. «Ta biche blanche» était mon histoire fétiche de ton répertoire. Et toi aussi, avec ton sérieux et tes remises en question, est un artiste à part entière.
    Bonne route et au plaisir de te retrouver sur le chemin des contes!

  2. Quelle belle aventure ! ça, c’est de la marche de conteurs… Félicitations envieuses à tousses !

    Shakti, un dragon ? De ce que tu en dis, elle t’a livré le secret des papillons ! J’espère avoir le plaisir de croiser sa route un jour…

    à bientôt !
    Alice

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