L’atelier de monsieur Bruno (collaboration spéciale)

L'atelier de M. Bruno
Photo: Marc Brazeau

Lors de son passage au Québec en décembre 2010, Bruno de La Salle a offert un atelier de formation le samedi 18 décembre dans la Maison Chevalier, à Québec.  L’atelier s’intitulait « Du texte à l’oral ». Le texte de présentation se lisait comme ceci :

« Le propos du stage est d’envisager l’oralité comme un art de l’investigation : mettre en jeu le texte écrit mis en parole, le corps, et la relation aux spectateurs pour mener une exploration sur toutes sortes de matériaux. Nous aborderons le souffle, le discours, le geste et le mouvement nécessaires pour faire du texte de départ, un récit totalement dans l’oralité, pour aboutir à une narration-exploration. »

J’aurais bien aimé y assister, mais j’étais malheureusement coincé par des obligations familiales. Heureusement pour moi – et maintenant pour vous, chers lecteurs – un ange y était qui nous a rapporté des notes de ce qu’il a vu et entendu… Tenir conte est donc heureux d’accueillir un premier collaborateur externe, soit M. Gabriel Grenier, membre du Cercle des conteurs des Cantons-de-l’Est. Merci à Gabriel pour son travail de reporter.  Le « je » dans le texte qui suit est donc le sien…

De l’oral à l’écrit… à l’oral

D’entrée de jeu, Bruno de La Salle a commencé par expliquer ce qu’est l’oralité :

« Depuis 2500 ans, nous sommes les enfants de l’écrit. Cela offre beaucoup d’avantages, mais aussi un lot d’inconvénients.  L’écrit permet à la langue d’évoluer moins vite et d’être plus riche, plus accessible à un grand nombre de personne.

Les écrits, c’est la parole gravée. C’était divin!  Les premiers écrits remontent à des gravures sur des carapaces de tortue en Chine. Les paroles gravées sur les temples grecques et romains étaient divines. Par exemple, le fameux « Gnôthi Seautòn » (« Connais-toi toi-même… »), sur le temple de Delphes. »

Il nous rappelait qu’il n’y a pas si longtemps, lire dans sa tête était inconcevable.   Par exemple, une anecdote du XIIe siècle raconte qu’un saint homme était entré dans une bibliothèque et regardait les pages d’un livre.  Des gens sont venus le voir pour lui demander ce qu’il faisait. Il a dit: « Eh bien, je lis. » Les gens n’en revenaient pas qu’il n’ait pas besoin de lire à voix haute. C’est comme lorsque l’on parle avec un grand musicien qui peut lire une partition et l’entendre dans sa tête.

Parler, c’est comme marcher, c’est en avançant. C’est linéaire. C’est de la transmission de pensée. La parole est invisible et l’écrit est muet. On peut entendre le faible son qu’émettent les mots ou les images qu’invoquent les sons, mais ça demande un effort.

La parole, c’est du souffle.  Le souffle lui, n’est pas linéaire, mais alternatif : inspiration/ expiration. Tout le corps influence les sons que l’on émet. La parole, c’est l’assemblage de différentes unités de syllabes et de silences. C’est une musique qui a pour mesure la respiration du conteur. Il faut mesurer son souffle, son temps. «  Combien de syllabes faites-vous dans une respiration? », nous a-t-il demandé.  À notre tour, nous lui avons demandé quelle métrique il utilisait : « C’est habituellement des vers de huit, dix ou douze pieds (des alexandrins) »

L’attention aussi est réglée avec la respiration, c’est un cycle.

Le langage, c’est un matériel. Le matériel de la parole a ses caractéristiques : durée, hauteur, intensité et timbre.  « C’est avec ça qu’on fait notre musique en parlant. L’articulation, c’est la base. Sans ça, on fout en l’air le message. Il faut articuler les mots, mais aussi articuler le texte, la structure, les groupes de mots. »

Chamans, griots, troubadours chantaient. Certains messages peuvent seulement être dits en chantant pour refléter leur sens véritable. Un récit, c’est une partie de vérité. Tout comme le texte, qui est une parole écrite, représente une partie de vérité.

Le collectage – et donc la mise à l’écrit – a beaucoup transformé les contes. M. de La Salle nous a parlé d’une nouvelle édition des contes de Grimm avec un texte plus près de ce que c’était vraiment.

À propos de la mécanique du récit

Puis, il s’est attardé à définir ce qu’est un récit.  Ainsi, une histoire a un héros et une action. Il faut teinter le récit de ceux-ci.

Lorsque l’on éprouve de la difficulté avec un texte, il faut se mettre dans la peau du personnage.  On saisira alors mieux ce que représente cette histoire pour le protagoniste. Cependant, la psychologie des personnages n’existe pas dans les contes oraux.

Pour comprendre un récit, il faut d’abord repérer la causalité de l’histoire. Toute histoire commence avec une cause, ayant ensuite une conséquence…  Cause, conséquence, cause, etc. S’il y a conséquence sans cause ou cause sans conséquence, on brise le fil.

La première action, c’est le déplacement. Dans la séquence habituelle, située dans le temps, d’abord le déplacement, ensuite le lieu, ensuite une autre action.

L’oralité étant linéaire, les mots apparaissent et disparaissent dans le temps. C’est pourquoi on bâtit le récit couche après couche après couche, pendant que les autres couches disparaissent. Il faut rappeler ce qui vient de se passer, sinon il n’y a pas de fil. Tous les éléments ajoutés se servent l’un et l’autre pour amplifier la causalité du récit. Le héros et l’action sont amplifiés par les éléments de l’histoire.

Le suspense, c’est pousser l’inconnu devant. Annoncer l’inconnu…  « Si tu veux faire peur, il faut faire rire avant, le contraste sera plus fort. Après aussi, il faut alléger le poids de la charge. On la laisse être, mais il faut à un moment donné détendre… »

Les pauses

Je lui ai demandé, pendant la pause « Qu’est-ce qui t’a attiré vers les récits? » (Est-ce que j’ai bien fais de le tutoyer? Je n’en suis pas sûr…)

Bruno : « Car ça transporte. Les récits (contes, légendes, épopées…) s’adressent à tout le monde. »  Il a alors paraphrasé une citation du conteur africain Amadou Hampâté-Ba qui résumait bien sa pensée : « Quand je conte, les jeunes sont émerveillés, les femmes seules sont réconfortées, les vieux grincheux sont instruits, les rêveurs sont envoutés. » « On ne peut pas saisir tous les sens qu’a un récit. C’est cette grandeur là qui m’a attiré vers les récits. »

Dans la pause d’après-midi, il a parlé des islandais, ce peuple qui traduit de nombreux textes depuis le XIIe siècle. Plusieurs récits, des contes du monde entier, existent en islandais, car ils traduisent depuis très longtemps. Il y a entre 300 000 et 400 000 locuteurs dans le monde qui parlent l’islandais (du vieux norvégien), mais leur littérature est impressionnante. Ils sont très fiers de leur langue.

Travailler les textes

« Quand vous écrivez ou retravaillez un récit, c’est bien de le visualiser sur un grand écran… Ou bien de travailler debout, ce qui est encore mieux. Cela permet que le texte ne s’assoie pas. Victor Hugo écrivait debout. »

Dans la pratique, il fallait avoir apporté un texte numérisé à l’atelier… Ce que je n’avais pas, cette indication ne s’étant pas rendue à tous les participants.  (Bruno : « Holala! Mais là ça ne va pas bien…  Qu’est-ce que vous venez faire ici alors? »)  On projetait le texte sur une toile blanche et on le travaillait ensemble. Chacun lisait son texte au mieux de ses compétences et Bruno faisait des correctifs assez directs. Finalement, avec les autres participants (nous étions une douzaine), on a eu assez de matériel pour travailler.

« Quand on travaille les textes, on épure tout ce qui ne sert pas au héros ou à l’action. D’abord, il n’y a qu’un héros dans une histoire. Tout ce que vous direz aura des conséquences. La description doit donner du sens aux actes qui suivent. »

« Vous pouvez séparer votre texte en sections courtes et les nommer.  Ensuite, on peut se demander ‘Qu’elle est la clé de cette section?’ »

« Si vous vous demandez si vous devez enlever un élément, demandez-vous : ‘Est-ce que ça répond à la causalité du récit, du ton?’ »

Ce que l’on fait lorsqu’on travaille un récit, c’est comme l’histoire de l’orange :

Un jeune homme va se trouver du travail chez un épicier. L’épicier lui donne une affiche et lui dit d’écrire quelque chose pour vendre les oranges.

« – Mais monsieur, je ne sais pas quoi écrire… »

«- Je m’en fous, écrit quelque chose pour qu’elles se vendent. »

Alors, le jeune homme écrit : « Ici, on vend des oranges pas chères ».

« – Est-ce que c’est bien comme ça? », demande le jeune homme en pointant son tableau.

« – ‘Ici?!’  C’est évident que c’est ici. Ce n’est toujours pas chez le voisin! Enlève-moi  ce ‘ici’. »

« – ‘On vend’?  Bien non, on les donne, idiot… Enlève le ‘vend’. »

« – ‘Des oranges?’ Où elle va être, tu penses, l’affiche?  Sur les oranges!  Ils vont bien le voir que ce sont des oranges… Enlève! »

« – ‘Pas chères… ‘  On n’était tout de même pas pour dire qu’elles étaient chères… Enlève-moi tout ça! »

« Quand il vous reste l’essentiel à la fin, vous constaterez qu’il peut manquer quelques éléments.  Là, vous retournez voir le texte original et vous ajoutez ce qui respecte le ton, ou vous l’inventez au besoin. »

« Il faut toujours se souvenir que le texte, c’est une parole qui a été écrite dans un contexte particulier. Il se peut que le contexte en ait altéré l’essence.  Par exemple, Maupassant écrivait parfois des nouvelles qui devaient respecter un certain nombre de pages…  Alors, il allongeait jusqu’à atteindre le nombre de pages souhaité. » (Un participant travaillait sur « La Peur », de Maupassant).

« On peut compter une durée d’environ deux minutes de contage par page de texte écrit.  Ainsi, quand on raconte un texte de sept pages, cela prend environ 15 minutes. »

Quand Bruno lisait les textes des participants, j’étais vraiment impressionné. Il a une telle maitrise de la langue!  Je me souviens d’une partie d’un conte japonais où le héros souhaitait demander à une jeune femme de rester avec lui et de devenir son épouse.  Bruno a changé quelques mots de place, inversé deux phrases, sauté deux phrases pour en ajouter une à la fin, qui servirait à appeler la prochaine section du texte. C’était incroyable : beaucoup plus fluide et efficace! Quelle profondeur!

L’heure du lunch

Sur l’heure du dîner, une conteuse de Québec et lui parlaient de légendes ou de mythes sumériens. Il semblait très bien les connaître. Elle aimait aussi beaucoup les récits du Graal.  Il a dit qu’il préférait de loin la version allemande (celle de Wolfram von Eschenbach?) à la version française (il parlait de Chrétien de Troyes, je présume).  Il a dit que la version française était incomplète.  La conteuse lui a demandé subtilement : « Vous les contez, vous, n’est-ce pas? »

Bruno (très humblement): « Oui, j’en ai déjà travaillé. »

Elle et moi, on ne parlait pas, pour voir s’il allait en dire plus.  Il a compris.

Il a fermé les yeux, et a commencé. Pendant peut-être une minute.  C’était délicieux.  Après, il s’est arrêté et a dit (en souriant): « C’est comme ça que ça commence. »  Il s’est souvenu du début, alors le reste aurait pu suivre…

Plus tard, toujours sur l’heure du midi, il parlait avec un autre gars qui s’intéresse beaucoup aux récits des pays scandinaves (j’étais juste à côté, comme par hasard…). Bruno lui a parlé de la Kalevala (une épopée  finlandaise). C’est un style de poésie chanté par deux troubadours; l’un dit quelque chose et l’autre fait une phrase synonyme. Les deux, nous l’écoutions et on ne disait rien. Il a compris.

Il a fermé les yeux deux secondes, pour les rouvrir et nous a chanté les deux parties pendant une ou deux minutes. C’était très beau. Il fait vraiment confiance à sa mémoire. Il sait qu’il sait. Il n’a pas peur.  Pendant l’atelier, il nous disait : « L’angoisse casse aussi le fil du conte.  C’est la peur. Dites le début du conte et, si vous avez confiance, le reste va venir. »

Conter le temps

D’autres leçons de l’atelier : « Sans espace, l’histoire ne peut pas respirer.  D’où l’importance de maîtriser les temps de verbes. »

« Aujourd’hui, on n’utilise plus que le présent, le passé composé et le futur…  C’est limité. »

« Quand on conte au présent, on est talonné. Tout se passe à l’instant, tu ne peux pas prendre de pause, sinon le récit arrête en même temps que toi.  On peut l’utiliser quand même, car c’est coloré. Il y a beaucoup d’action, c’est vivant.

L’imparfait implique quant à lui une notion de constance qui n’est pas très précise.

Le passé composé, c’est du caramel : On l’utilise à tous les sens.

Plus-que-parfait, présent, subjonctif passé, imparfait, futur antérieur… Maîtriser ses temps de verbes, ça permet de mieux situer notre récit. C’est plus précis, complet…

Le passé simple, c’est le plus situé. C’est avec ça qu’on a la plus grande liberté d’utiliser toute la gamme des temps de verbe. »

« Nous imposons notre ton aux auditeurs. Si on utilise le subjonctif passé, la première fois ça va peut-être en rebuter certains, mais ensuite ce sera accepté et apprécié. »

Bien voir pour faire voir

Une participante lisait son histoire mais, quand elle parlait, Bruno n’arrivait pas à voir le récit se dérouler : « Ton image est-elle claire, précise, complète? Car il faut qu’elle soit suffisamment forte afin qu’elle déborde sur nous pour qu’on la voie. »

« Quand vous êtes vraiment habité par une image, vous la projetez, vous la voyez dans vos yeux. »

« Lorsqu’on lit un texte, c’est deux fois plus difficile, car on doit lire les mots et les voir dans sa tête pour que l’auditoire puisse les voir aussi. »

« Les histoires, c’est un concentré de sens transféré en images, mais la majorité du temps c’est du brouillard que l’on voit. Écoutez ce que vous dites et vous allez voir que beaucoup de choses que vous mentionnez ne sont pas visibles. On ne peut pas mettre d’images là-dessus. Quand tu dis : ‘Il avance, et il marche, pis marche.’  Qu’est-ce que tu vois?  ‘Et ils partirent en mer trois jours durant‘?  Il n’y pas pratiquement pas d’images là-dessus… »

Il a donné l’exemple d’un passage merveilleux dans L’Iliade, lorsqu’Homère décrit les bateaux. C’est un constat. Un récit c’est un constat: « Ce que je raconte je le vis, je le vois. Ce que je ne vis pas je l’enlève, ça ne sert à rien que je le dise.  C’est aussi simple que si je vous décrivais ici toi, t’es un gars les jambes croisées, toi t’as un gilet orange… »

« Au cinéma, rappelait-il, c’est 24 images par seconde. »  D’après lui, en conte, c’est davantage une image aux 24 secondes. C’est un peu plus que ça, mais c’est pour faire comprendre qu’il faut du temps pour laisser venir les images.

Conteur-formateur

Vous aurez compris que j’ai apprécié la formation…et le formateur.

Il est très expressif. Lorsque je l’ai vu en spectacle présenter L’Odyssée, j’avais été impressionné du fait qu’il n’ait pas besoin d’amplifier sa voix et son jeu au moment de supplier le roi, ou de jouer le cyclope.  En atelier, je l’ai souvent vu « faire le cyclope »… C’est une expression faciale et une voix qu’il a utilisées plusieurs fois dans la journée.  Il est sur scène comme dans la vie ou, du moins, en atelier.

Il est très direct. Ça peu paraître arrogant pour certains. De mon point de vue, ça brassait la personne jusque là où elle pouvait être brassée, sans franchir le cap…  Ensuite, c’était plus convivial; on passait au travail d’équipe. Mais, au début, c’était parfois un peu raide et sec.  Personnellement, j’ai bien aimé son approche.

Ce qui me fascinait, c’est sa capacité de concentration. Il ferme les yeux et écoute totalement.

Quand il lisait les textes, que ça soit une partie de la femme-squelette (conte innu), de la femme-oiseau (conte japonais), de Pacha Mama (conte péruvien), une section de « La Peur » de Maupassant, c’était fou…  Qu’il récite le début des « Chevaliers de la table ronde », celui du Kalevala finlandais, le récit médiéval du jardin de la tristesse… C’est merveilleux. Tout un personnage!

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