Kessa Kena Gananina et Jean de l’Ours: même combat?

Qu’est-ce que j’aime quand les histoires nous font ce genre de pirouettes…  J’avais déjà évoqué le phénomène en lien avec le Cheval blanc présent dans plusieurs de mes contes… de diverses manières.  Voilà que les deux héros en apparence assez différents de deux de mes histoires (que je croyais différentes) se confondent.  Dans l’absolu, je conçois bien que tous les héros vivent une quête et affrontent les forces du mal, mais cette fois-ci les parallèles sont quand même un peu plus prononcés..

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Depuis plusieurs années, je raconte « La plume lourde » trouvée dans L’arbre à trésors d’Henri Gougaud.  Il s’agit d’un conte mandingue où le héros part combattre l’oiseau Konoba, sorte de dragon terrible.  Plus récemment, j’ai commencé à raconter « Jean de l’Ours », dont l’aire de distribution est importante, mais que l’on retrouve surtout en Europe et en Asie (avec des versions jusque chez les amérindiens).  Ma propre version est assez inspirée d’une version occitane et de versions franco-ontariennes.

En faisant des recherches, je tombe sur une version de « La plume » collectée par l’ethnologue allemand Léo Frobenius – assez différente de celle de Gougaud – où Kessa Kena Ganina demande à ses deux amis de garder à tour de rôle la viande d’antilopes qu’ils ont prises à la chasse.  Survient le Konoba qui menace de prendre la viande ou le chasseur.  Apeuré, chaque compagnon échoue et laisse partir la viande.  C’est Kena le héros qui finira par vaincre l’Oiseau.  Sauf que cet épisode ressemble étrangement à Jean de l’Ours qui demande à Tord-Chêne et à Tranche-Montagne de préparer la soupe.  À tour de rôle, ceux-ci seront terrassés par un nain maléfique, un diable ou une sorcière, selon les versions, qui videra le contenue de la marmite…  Jusqu’à ce que Jean s’en mêle et fasse fuir l’intrus.

Et puis je me mets à réaliser que si Kena Kessa Ganina manie une masse de fer, Jean de l’Ours se bat avec une canne de fer.  L’un et l’autre sont seuls à pouvoir soulever leurs armes respectives.  Les deux héros reçoivent de l’aide d’une fille de chef/ princesse pour trouver leurs ennemis.  Kena grimpe une montagne pour affronter l’Oiseau, Jean descend sous terre pour affronter le nain qui s’y transformera d’ailleurs en dragon.

Forces de la nature, les deux héros commettent pourtant des erreurs et vivront chacun un moment d’humiliation et de faiblesse avant de triompher réellement: Kena écrasé sous le poids d’une plume du Konoba, Jean prisonnier au fonds d’un puits, abandonné par ses anciens amis. Le héros mandingue se méprend sur l’apparence de la plume et a besoin d’une aide extérieure pour se tirer d’affaire (un enfant), alors que Jean de l’Ours fait trop confiance à ses alliés et doit sacrifier une part de lui-même (il se tranchera un morceau de cuisse) pour nourrir un aigle géant qui lui permettra de regagner la lumière.  Symboliquement, on pourrait dire qu’il s’agit d’un moment où ces héros solaires perdent leur « verticalité » avant de la retrouver et de gagner pour de bon.

J’ai donc affaire essentiellement au même héros.  Et puis après?  Qu’est-ce que ça change? N’est-ce là qu’un plaisir coupable d’apprenti-sémiologue?  Un « trip » d’intello qui ne rejoindra jamais le public? Qu’est-ce que ça change à ma façon de raconter ces histoires?

Je dirais que désormais pour moi ces deux contes s’éclairent.  Je les comprends mieux de savoir qu’ils sont un peu des reflets l’un de l’autre.  À partir du moment où il s’agit quelque part de la même histoire, les exploits de Kessa Kena Gananina s’ajoutent à ceux de Jean de l’Ours et vice versa.  Je pourrai difficilement raconter l’une des histoires sans penser à l’autre.

Par exemple, lorsque je raconte Jean de l’Ours, le nain demande de la soupe, mais finit par la renverser par terre.  Je commence à penser qu’il est important que le nain mange cette soupe destinée au héros et à ses amis, comme le Konoba vole la viande.  Par ailleurs, dans la version de Gougaud, Kessa Kena Gananina part seul affronter le Konoba.  Je me demande s’il ne serait pas intéressant que la bravoure du héros soit mise en lumière par la couardise de ses compagnons, comme c’est le cas chez Jean de l’Ours…

Et moi qui pensait que ces deux contes étaient « fixés », que j’avais fini de les modifier…  Je crois que c’est un peu ce que l’on veut dire quand on affirme que les contes sont « vivants ». La matière est tellement riche, permet tellement de correspondances (avec d’autres contes, avec des événements de nos vies, etc.) que l’on trouve constamment des rapprochements qui nous font reconsidérer et voir sous un nouvel angle quelque chose qui ne s’arrête jamais de bouger.

3 pensées sur “Kessa Kena Gananina et Jean de l’Ours: même combat?”

  1. Très intéressant //.
    En fait, on finit par s’apercevoir, au fil du temps, qu’on raconte toujours la même histoire, qui se présente sous des déguisements différents. Nous racontons ce que notre âme a besoin d’intégrer, cette fameuse carte intime qui nous aide à nous repérer sur le chemin aventureux de la vie.
    Bise à toi,
    Martine

  2. J’adore ce genre de relation. Où a commencé la première histoire, où s’est-elle ramifiée pour devenir Kessa Kena Gananina d’un côté, Jean de l’ours de l’autre ? Passionnant !
    C’est comme pour les tomates (par exemple): savoir comment elles poussent les rend plus goûteuses -à tout le moins subtilement différentes.

  3. Je viens de tomber par hasard (?) sur ces remarques très intéressantes en effet, surprenantes pour moi qui raconte Jean de l’ours comme un roman de formation pour ados, et Kessa Kena dans la version de Gougaud : dans cette version, il me semble que Konoba ne meurt pas, il donne au héros aimé de son peuple et terrible pour les autres une leçon d’humilité ; il avait la force, mais avait perdu son cœur d’enfant. Une femme et un presque bébé vont lui donner conscience de ce qui lui manque. Il orientera sa vie différemment pour retrouver ce qu’il n’a plus. Jean de l’Ours ne perd pas son innocence : il lui reste fidèle et y puise de quoi mûrir; tout en sortant peu à peu de l’ignorance, il apprend aussi à ne pas s e contenter de la force pour affronter les aléas de l’existence. Ce point de vue qui diverge du vôtre à cause de la version de Frobenius (au fait, où la trouver ?), ne m’empêche pas -et c’est grâce à vous- de sentir tout à coup le lien subtil qui unissait en moi à mon insu ces deux contes, à travers ce que je suis et ce qui me préoccupe. On choisit les contes, mais les contes nous choisissent. Merci !
    Et bonne route à vous !
    Claude Mastre

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