Un conteur relit _Comme un roman_ de Pennac

comme_un_romanJe l’avais déjà lu dans les années 1990, un peu pour faire comme tout le monde.  C’était alors la mode et je suivais des cours de littérature…  Mais ma douce a eu la bonne idée de me l’offrir pour Noël (après que j’eue laissé traîner un feuillet publicitaire où je l’avais entouré – on a la subtilité qu’on peut…).  Ça se dévore: trois petites heures et ça y était.  Mais j’ai surtout réalisé cette fois-ci à quel point Pennac parlait aux conteurs…  Pas qu’aux professionnels, s’entend, plutôt aux conteurs en chacun de nous.  Mais, de là, il devient facile d’extrapoler.  En fait, Pennac parle de comment naît l’amour des livres chez les jeunes lecteurs.

Son propos général est de faire aimer les livres, soit.  Sauf que l’amour des livres dont il parle passe par l’amour des récits.  J’y vois l’occasion idéale de se mettre dans la peau de notre public. Qu’est-ce qui nous touche, nous conteurs, lorsque nous sommes, à notre tour, auditeurs? …Et de nous mettre à chercher comment toucher ce public pour le voir se multiplier.  Nous avons clairement un rôle à jouer dans la transmission de cet amour des histoires…

Du reste, Pennac semble convenir lui-même que le livre n’est pas toujours le meilleur médium pour faciliter la relation qui donne vie aux histoires  [Du bonbon pour ceux qui utilisent la littérature orale pour combattre l’illétrisme.]:

« Où donc se cachent tous ces personnages magiques, ces frères, ces soeurs, ces rois, ces reines, ces héros, tant pourchassés par tant de méchants, et qui le soulageaient du souci d’être en l’appelant à leur aide?  Se peut-il qu’ils aient à voir avec ces traces d’encre brutalement écrasée qu’on appelle des lettres?  Se peut-il que ces demi-dieux aient été émiettés à ce point, réduits à ça: des signes d’imprimerie?  Et le livre devenu cet objet?  Drôle de métamorphose! L’envers de la magie.  Ses héros et lui étouffés ensembles dans la muette épaisseur du livre! » (p.57)

Autre exemple, cette citation si souvent reprise dans le milieu du conte: “…[U]ne des fonctions essentielles du conte, et, plus vastement, de l’art en général […] est d’imposer une trêve au combat des hommes.”  Mais on a trop souvent oublié le reste de ce passage qui pour moi renvoie à la dimension sacrée du conte:

“…Ce rituel de la lecture, chaque soir, au pied de son lit, quand il était petit – heure fixe et gestes immuables – tenait un peu de la prière. […] [C]es retrouvailles hors de toutes contingences, ce moment de silence recueilli avant les premiers mots du récit, notre voix enfin pareille à elle-même, la liturgie des épisodes…  Oui, l’histoire lue chaque soir remplissait la plus belle fonction de la prière, la plus désintéressée, la moins spéculative, et qui ne concerne que les hommes: le pardon des offenses. […] [C]’était un moment de communion, entre nous, l’absolution du texte, le retour au seul paradis qui vaille: l’intimité. Sans le savoir, nous découvrions une des fonctions essentielles du conte, et, plus vastement, de l’art en général, qui est d’imposer une trêve au combat des hommes” [chapitre 11, p.36, mes emphases]

Poursuivant cette métaphore, Pennac développera l’idée de ce qu’il appelle la Trinité réconciliée: le lecteur-conteur, l’auditeur [enfant ou non] et le récit.  Quand on dit souvent que, pour bien conter, il faut faire confiance à l’histoire, au public, mais aussi se faire confiance à soi-même comme conteur…  Puis, rappeler le plaisir de la répétition: c’est légitime et même souhaitable de redire, de refaire le même conte pour le même public.  C’est la trame de cette relation à trois qui se tisse peu à peu, de plus en plus solidement:

« …La répétition rassure. Elle est preuve d’intimité. Elle en est la respiration même. [L’auditeur] a bien besoin de retrouver ce souffle-là: – Encore!

« Encore, encore… » veut dire, en gros: « Faut-il que nous nous aimions, toi et moi, pour nous satisfaire de cette seule histoire, indéfiniment répétée! »  Relire [ou raconter le même conte], ce n’est pas se répéter, c’est donner une preuve toujours nouvelle d’un amour infatiguable.

[…] Combien de soirées avons-nous ainsi perdues à déverrouiller les portes de l’imaginaire? Quelques-unes, pas beaucoup plus.  Quelques autres, admettons.  Mais le jeu en valait la chandelle. Le voici de nouveau ouvert à tous les récits possibles. » (pp. 64-65)

Et puis, partout, à travers les pages, cet éloge de la gratuité.  Pour faire aimer les contes (et les récits romanesques), il faut les partager, voire les donner: «Aimer c’est, finalement, faire don de nos préférences à ceux que nous préférons. » (p.96) Sans rien attendre en retour. Eh oui, sans être rémunéré à chaque fois…  Ce qui ne veut pas dire qu’il faut se laisser crever de faim ou que notre travail ne vaille rien.

Un de mes passages favoris est celui où Pennac décrit le poète Georges Perros faisant la lecture à voix haute à ses étudiants et leur donnant l’impression que les livres « étaient écrits pour [eux] ».  Pennac écrit: “L’homme qui lit à voix haute nous élève à hauteur du livre. Il donne vraiment à lire!” (p.94)  « Et nous comprenions tout ce qu’il nous lisait.  Nous l’entendions. […]…[M]ine de rien il nous a légué une belle envie de transmettre. Mais de transmettre à tous vents…» (p.102; p.104)

Difficile de raconter autrement qu’à voix haute, alors…  Est-ce que ça ne vaut pas le coup de raconter à hauteur du conte? De donner l’impression que le conte a été transmis de génération en génération – ou vient juste d’être écrit – précisément pour les auditeurs qui sont là, devant nous?

Quel bonheur de lire Pennac admonester aux enseignants et aux bibliothécaires les recommandations qu’on aimerait leur faire à chaque rencontre, chaque discussion sur le conte… Surtout maintenant que l’ère numérique transforme les vocations de l’école et les bibliothèques:

« …[L]a voix du professeur a aidé à cette réconciliation [celle des jeunes avec les livres]: en nous épargnant l’effort du décryptage, en dessinant clairement les situations, en plantant les décors, en incarnant les personnages, en soulignant les thèmes, en accentuant les nuances, en faisant, le plus nettement possible son travail de révélateur photographique. » (p.134)

« Mais lire à voix haute ne suffit pas, il faut aussi, offrir nos trésors, les déballer sur l’ignorante plage.  Oyez, oyez, et voyez comme c’est beau, une histoire! […] …[Q]u’il serait bon, [chères bibliothécaires], de vous entendre raconter vos romans préférés aux visiteurs perdus dans la forêt des lectures possibles… […] Conteuses, soyez – magiciennes – et les bouquins sauteront directement de leurs rayons dans les mains du lecteur. » (p.143-144)

Et le plaisir de lire Pennac rejeter les excuses de la télévision et la société de consommation

pour expliquer le déficit d’attention des jeunes ou leur manque d’intérêt pour l’imaginaire:

“À l’époque où, au pied de son lit, nous évoquions la robe rouge du Petit Chaperon, et, jusqu’aux moindres détails, le contenu de son panier, sans oublier les profondeurs de la forêt, les oreilles de grand-mère si bizarrement velues sou­dain, la chevillette et la bobinette, je n’ai pas le souvenir qu’il trouvait nos descriptions trop longues.”

Cette idée aussi de se nourrir de livres ou de contes… contre.  Contre quoi? Contre l’absurde qui nous entoure.  Lire, imaginer ou rêver comme on se retranche du monde pour mieux y revenir, habité d’une vigueur nouvelle, peut-être héritée des univers parallèles que l’ont vient de fréquenter:

«  Chaque lecture [chaque fréquentation de l’imaginaire] est un acte de résistance. De résistance à quoi ? A toutes les contingences. Toutes : Sociales, professionnelles, psychologiques, affectives climatiques, familiales, domestiques, grégaires, pathologiques, pécuniaires, idéologiques, culturelles, ou nombrilaires. Une lecture bien menée sauve de tout y compris de soi-même. Et par-dessus tout, nous lisons contre la mort. » (p. 82, mes emphases)

Ce qui nous amène à la citation la plus importante de ce livre, selon moi: « La vertu paradoxale de la lecture est de nous abstraire du monde pour lui trouver un sens.  » (p.19)  Les lecteurs qui se demandent pourquoi je conte, sont priés de relire ceci…  D’où le besoin de se taire après la lecture (ou l’écoute attentive) pour goûter au silence prenant et riche.  Méditer.

« …Le plaisir du livre lu [ou du conte entendu], nous le gardons le plus souvent au secret de notre jalousie. Soit parce que nous n’y voyons pas matière à discours, soit parce que, avant d’en pouvoir dire mot, il nous faut laisser le temps faire son délicieux travail de distillation. Ce silence-là est le garant de notre intimité.  Le livre est lu, mais nous y sommes encore. » (p.93)

Même les fameux droits imprescriptibles du lecteur de Pennac s’adaptent aisément pour devenir “droits de l’auditeur”. Comme le conte se déroule en présence du locuteur en pleine performance, contrairement à la lecture qui a lieu dans l’intimité, généralement en absence de l’écrivain… les correspondances peuvent être boiteuses.  Et pourtant…

  1. Le droit de ne pas lire => Le droit de ne pas écouter.
  2. Le droit de sauter des pages => Le droit aux absences mentales.
  3. Le droit de ne pas finir un livre => Le droit de quitter avant la fin d’un conte.
  4. Le droit de relire => Le droit de réécouter la même histoire.
  5. Le droit de lire n’importe quoi => Le droit d’écouter n’importe quel type de récit.
  6. Le droit au bovarysme => (Si j’ai bien compris ce dont il s’agit) Le droit de n’écouter du conte que par pur divertissement.
  7. Le droit de lire n’importe où => Le droit d’écouter du conte n’importe où.
  8. Le droit de grapiller => Le droit d’écouter d’une oreille distraite (en faisant autre chose, par exemple).
  9. Le droit de lire à haute voix => Le droit de participer au spectacle (en répondant lorsqu’interpellé par le conteur, par exemple).
  10. Le droit de nous taire => (Seul droit qui ne nécessite aucune adaptation: le droit au silence d’après spectacle, quand on veut garder l’histoire en son for intérieur… ou quand on n’a vraiment pas aimé…)

Et tout de suite, la question corollaire: Comme conteur, suis-je prêt à accorder toutes ces libertés à mon public?  Peut-être sont-elles implicites et que je n’ai pas un mot à dire là-dessus?  Mais je ne suis pas sûr que je vis bien avec les droits 3, 6, 8 ou même 9 (si un spectateur devient trop enthousiaste…).  Mais même avec un auditoire très poli et bien élevé, je pense que le conteur ou la conteuse qui veut se produire en public doit être prêt à toutes ces réactions, si difficiles à accepter puissent-elles être.  On a intérêt à être bons et à captiver leur attention.

2 réflexions sur « Un conteur relit _Comme un roman_ de Pennac »

  1. Magnifique article et analyse !
    J’ai lu ce bouquin lors de mon année de seconde au lycée (j’avais 16 ans). J’ai essayé de le résumer à ma prof de français d’alors, modèle “demoiselle-sévère-mais-juste” et véritable amoureuse de la langue et de la littérature. J’ai failli m’étrangler de rire en lisant des passages à la classe (tant le portrait des élèves de Pennac ressemblait à mes copains) et presque terrifié ma prof, la pauvre, en lui affirmant que depuis cette lecture, je ne la regardais plus du même œil. Elle était d’une honnêteté intellectuelle admirable et se mit en devoir de lire “Comme un roman”, elle qui ne jurait que par les Classiques (avec un grand “C”).
    J’ignore si cette lecture lui plu. En tout cas, j’y avais vu, du haut de mes 16 ans, les difficultés d’un sacerdoce pédagogique que je ne connaissais que trop bien pour en fréquenter l’envers de la médaille quasi-quotidiennement (beaucoup de profs dans ma famille). Les difficultés ET les motivations. Et ces motivations (amour de la langue, des histoires, de l’écriture, de la transmission..) me parurent, m’ont toujours parues admirables -avec cette petite moue de respect qu’on a lorsqu’on se sait soi-même incapable des mêmes qualités. Sauf que j’étais jeune. Et cependant déjà passionnée d’histoires, de contes, de théâtre. Sauf que je ne savais pas encore la puissance des mots, leur fantastique pouvoir évocateur, cicatrisant ou blessant (selon l’orientation), leur effet-miroir.
    La même année -coïncidence !- j’entrepris de consoler un ami qui pleurait. Et pour ce faire, je lui racontais une histoire… Pouvais-je me douter que j’allais déclencher, avec seulement quelques mots, un si grand bouleversement ? L’histoire agit comme une potion magique et mon ami y puisa un second souffle incroyable. Une vraie lumière. Quant à moi, de ce jour (si je ne l’étais déjà), je fus conteuse, même si je mis des années à m’en apercevoir. Quant aux “droits imprescriptibles du lecteur”, comme ceux du spectateur transposés sur le modèle, ils me paraissent en effet impossibles à renier, ou même à nier tout court. Ils me furent grandement utiles (ceux du lecteur surtout), ils me le sont toujours, pour éviter les pièges des convenances qui étouffent. Un peu de convenances c’est bien, trop c’est trop. Respecter un artiste en scène me paraît un bon point de départ. Après, qui peut empêcher un enfant (ou un adulte) de s’ennuyer, de gigoter, de répondre ? Notre boulot est, effectivement, de tenir compte de tout cela. Nous nous adressons à des humains, non à des robots ! Quoiqu’inconfortable puisse devenir la situation, nous n’avons pas le choix: il s’agit, en effet, d’être à la hauteur… Et lorsque la complicité s’installe, la jubilation intérieure qui en découle est d’une saveur incomparable !

    Concernant le Bovarysme: pour ce que j’en avais compris, il s’agirait d’une réaction presque pathologique consistant à s’enfermer dans un monde de fiction idéal et à plaquer ce monde sur la réalité -au risque de se prendre les pieds dans le tapis. A prendre le divertissement pour une réalité, si je traduit bien. Mais je ne suis pas une spécialiste (on m’a juste fait étudier “Madame Bovary” pendant six mois au lycée, expérience douloureuse).

    Enfin, de façon anecdotique, cette citation de Félix Leclerc: “Dans “littérature”, il y a “lit” et “rature”.”

  2. L’avantage du conteur que je suis .. C’est d’avoir passé d’abord via l’animation historique ..

    J’y ai vécu tout type de public .. Comme tout type d’ambiance .. J’y ai vécu la brousse de l’animation .. Du “street fight” pour animateur ..

    Par conséquent .. J’ai su m’adapter et surtout à accepter les départs .. les interventions impromptus .. les jacassements entre eux .. Etc ..

    De plus .. Un autre avantage .. J’ai débuté par l’improvisation théâtrale avant de me lancer en animation ..

    J’ai appris à être à l’aise devant le public .. À accepter les bévues comme les réussites .. L’impro apprend l’humilité .. Mais surtout de se relever après une chute ..

    Parfois à la blague .. Avec des collègues .. On se dit que pour devenir conteur faudrait faire 3-4 ans animation .. Puis pour faire de l’animation .. Un 4-5 ans en improvisation ..

    Y’a pas encore d’école de conte .. Mais y’a peut-être un chemin pour apprendre de façon empirique !

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