Croix de fer, crois de bois (Faut-il croire aux contes? 3/3)

modern-crossJe pense que, pour moi, la question a commencé à se poser il y a quelques années.  Comme j’expliquais à ma mère, très croyante, que le conte était pour moi devenu une forme de spiritualité.  Elle m’avait dit: « …Mais ce n’est que de la fiction. »  Sur le coup, je n’ai pas su quoi répondre.  Mais lorsque j’ai rapporté ces propos à ma fée-marraine, son regard s’est durci et elle a simplement dit: « Tu sais, les centres d’achat, la consommation, le mode de vie nord-américain… c’est aussi de la fiction. »

Nancy Huston:

« Depuis quelques temps, dans nos sociétés, la méfiance vis-à-vis de “la fiction” va croissant. On ne veut plus “s’en laisser conter”. Oubliant commodément toutes les fictions que nous avalons sans le savoir, et qui nous constituent, l’on exige désormais que, dans les produits culturels aussi, tout soit “vrai”.

[…]

Du côté de l’image, cela aboutit à la “téléréalité”, où l’on se sert d’êtres humains vivants comme de personnages pour tricoter des fictions simplistes et rassurantes, où chaque spectateur pourra reconnaître sans peine les postures psychologiques les plus basiques de notre espèce: jalousie, cupidité, déception, orgueil, humiliation, colère…

Affligeant d’appauvrissement… alors que la mission de l’art est non d’appauvrir mais d’enrichir; non de transcrire telle quelle la matière brute de l’existence humaine, mais, en la réfractant à travers une ou plusieurs consciences particulières, de nous aider à comprendre. »

« C’est parce que la réalité humaine est gorgée de fictions involontaires ou pauvres qu’il importe d’inventer des fictions volontaires et riches. »

Lors d’une entrevue radiophonique le 4 mars dernier, le conteur Éric Michaud présentait la Confrérie des menteurs du Québec.  Pour lui, ce qu’il y avait de noble dans l’exercice du mensonge artistique par rapport aux nombreux mensonges politiques et économiques dont foisonne l’actualité, c’est que le conteur-menteur annonce d’entrée de jeu qu’il ne dit pas la vérité.  Nancy Huston :

 « …[L]a littérature [et, a fortiori, le conte] annonce la couleur: Je suis une fiction, nous dit-elle; aimez-moi en tant que telle. Servez-vous de moi pour éprouver votre liberté, repousser vos limites, découvrir et animer votre propre créativité. Suivez les méandres de mes personnages et faites-les vôtres, laissez-les agrandir votre univers. Rêvez-moi, rêvez avec moi, n’oubliez jamais le rêve. »

*****

Il est de bon ton dans notre société actuelle de se dire athée.  Les nombreuses interventions médiatiques des athées militants comme Richard Dawkins et autres contribuent à ridiculiser toute croyance.  Je conçois très bien que l’on puisse critiquer les religions et les crimes qui sont commis en leurs noms.  Quand je vois l’obscurantisme auquel s’attachent certains croyants, les horreurs perpétrées au nom d’un dieu ou de l’autre, je ne suis pas très fier de mes convictions et ça m’amène souvent à les remettre en question.

Pour moi, les croyances doivent être personnelles et ne doivent aucunement servir de base à quelque loi ou discrimination.  Elles ne doivent pas non plus ralentir la quête de connaissances rationnelles de la Science.  Oui, plusieurs croient en une autorité suprême pour arrêter de se poser des questions.  Mais on ne peut pas mettre tous les croyants dans le même bateau non plus.  Des croyants qui doutent, qui sont ouverts d’esprit, ça existe aussi.

Dans son plus récent livre [que je n’ai pas encore lu puisqu’il sort en librairie ces jours-ci] le philosophe français Emmanuel Jaffelin (On ira tous au paradis – Croire en Dieu rend-t-il crétin?, Flammarion, 2013) semble aller encore plus loin : « Jugeant que la religion nous sort du matérialisme dans lequel le marché nous emprisonne, il croit aussi que les athées se posent moins de questions que les croyants et vivent davantage dans l’apathie. » (entrevue à Dessine-moi un dimanche, 14 avril 2013)

Ce n’est pas nécessairement mon avis, mais c’est un point de vue que j’ai envie d’explorer…

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Ce détour par la spiritualité et la religion me ramène néanmoins au conte.  On m’accusera de mettre sur le même pied des croyances qui ne sont pas de même niveau.  Je n’en suis pas si sûr… La spiritualité est une quête d’absolu où la quête est peut être plus importante que l’illumination.  J’ai déjà affirmé dans un précédent texte que l’Art, c’était le doute (la formule n’est pas de moi). Les  contes n’élèvent-ils pas ce doute en absolu?  En tous les cas, ils parlent d’absolu (la Beauté, le Diable, la Mort, la Chance, la Misère, etc.) en cultivant le doute…  Tout cela n’est que mensonge, après tout.

Je crois, avec une conviction quasi-religieuse, que l’Art (pour moi, le conte), que ce doute donc, peut sauver l’humanité…  En tous les cas, je touche du bois pour qu’il en soit ainsi.  Du bois, c’est solide, c’est noble…  J’ai bien peu de preuves, mais j’ai besoin d’y croire.  Sinon, à quoi bon?

Pour moi, si les fictions et les mensonges dont sont truffées nos histoires peuvent divertir, ce n’est pas leur plus grande utilité.  J’ai déjà écrit aussi que l’imaginaire était de l’air frais dans une société où les individus sont de plus en plus renfermés sur eux-mêmes. En cela, les contes contribuent selon moi à une grande respiration entre croire et douter, entre preuves tangibles et ouï-dire acceptés en toute confiance.  S’ils permettent de reposer parfois notre insatiable curiosité humaine (et d’enfin dormir!), ils nous amènent le plus souvent à développer le réflexe de questionner ce que l’on voudrait nous imposer comme des vérités données et uniques.

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