Fred et moi

Je n’avais pas particulièrement hâte d’écrire ce billet, même si je supposais bien qu’il me faudrait y arriver.  Croyez-le ou non, j’ai beau me poser des tas de questions, avoir des opinions souvent tranchées, prendre position (parfois avec véhémence), je n’aime pas particulièrement la controverse.  Je redoutais d’avoir à toucher à ce point sensible.  Autant l’aborder de front.

Ça a commencé lorsque j’ai reçu en cadeau de fête Silence, l’album de chansons « folk » de Fred Pellerin. Malaise. Un très beau cadeau, mais un disque que je m’étais dit que je n’achèterais pas.  À cause du « phénomène » Fred Pellerin…  Disons surtout, à cause de comment je me situe par rapport à ce phénomène.  Notez bien, pas la personne, mais le phénomène qui l’entoure.

Puis j’ai eu à parler du conte dernièrement à des gens qui le connaissaient peu.  Il m’a fallu rappeler que Fred Pellerin était parfois « l’arbre qui cache la forêt » selon le mot de ma fée-marraine.

Veut veut pas, conter au Québec en 2009 signifie travailler dans l’ombre de Fred Pellerin… ou du moins exercer son art en relation avec l’immense projection fantomatique de lui que les médias diffusent sur le mur public. Dans L’art du conte en dix leçons (2007), Michel Faubert résume bien le problème :

« Mais pour ce qui est du conte, j’avoue que je me sens un peu perdu. D’autant qu’il y a le succès de Fred (Pellerin) qui a quelque chose de particulier à cause de l’importante médiatisation; il est devenu LE conteur connu du Québécois moyen.  Et quand on dit qu’on fait du conte, on se fait demander si l’on fait comme Fred. Alors on doit se prononcer; il y a quelque chose de délicat, même pour lui sans doute… »

Dans le milieu du conte, il ne laisse personne indifférent. Certains l’encensent ou le défendent, d’autres le pourfendent.  Je l’ai entendu être accusé de plagiat, de facilité dans l’humour, de ne pas être un conteur, etc.

Jalousie?  Je ne sais pas pour les autres, mais pour moi oui, certainement.  Parce que Fred Pellerin c’est aussi et beaucoup le miroir déformant tendu aux conteurs, la possibilité que nos rêves de toucher le public à large échelle puissent se réaliser… quitte à y perdre un peu d’âme.  Nous avons notre succes story, notre conte de fées à nous (Et c’est qu’on a tendance à croire à ces choses-là, nous autres!). Quel autre conteur a des problèmes de vedettariat? On n’a peut être pas tous envie de conter dans d’immenses salles et d’être booké jusqu’en 2015,  mais qui, honnêtement, cracherait sur de tels moyens de communiquer ses idées?  De transcender les genres? De vivre de son art?

La première fois que j’ai entendu Fred Pellerin, c’était à un spectacle bénéfice pour les Productions Littorale qui s’était donné à la Sala Rossa à Montréal.  En 2003 je crois, pas longtemps après la sortie d’Il faut prendre le taureau par les contes.  J’avais entendu son nom et sa réputation déjà le précédait, mais je n’avais pas d’a priori.  Je me souviens qu’alors il m’avait retourné comme une crêpe.  En l’espace de dix minutes, il m’avait fait rire aux larmes et il m’avait touché au point de me faire pleurer (en parlant de la boîte à silence de sa grand-mère).  Je me souviens d’avoir été sidéré qu’un artiste soit capable de me tordre ainsi l’intérieur…

Je l’ai revu quelques fois à Sherbrooke, Théâtre Léonard-St-Laurent (300 places), au Granada (500 places), à la salle Maurice O’Bready (1726 places) avant un spectacle de Mes Aïeux. Une bonne constance, mais peu de renouvellement.  Reste que j’étais assez séduit et que « ça passait » malgré la distance qui augmentait…

Il y a aussi eu ses « Chroniques de village » à Indicatif Présent, l’émission de Marie-France Bazzo, sur les ondes de la Première chaîne et j’ai compris que, pour les médias de la métropole, Fred Pellerin n’était plus vraiment un conteur.  Il était devenu l’archétype du jeune amoureux de sa région, au point qu’il ne s’expatrie pas à Montréal comme les autres artistes « normaux » le font… Les gens des médias font ça : ils créent des vedettes, ils aplatissent la réalité à quelques figures de proue, quelques représentants/ représentations qui « passent bien ».  S’intéresser à la complexité des choses, c’est moins rentable.  Et ça, je ne peux en tenir rigueur à Fred Pellerin.

Puis,  j’ai assisté à l’une des premières représentations de Comme une odeur de muscles au Vieux clocher de Magog.  Bon, le show n’était peut-être pas rodé et peut-être que c’était juste un moins bon soir… Peut-être que j’étais trop fatigué ou pas de bonne humeur, mais toujours est-il que je n’ai vraiment pas aimé ça.  Je ne retrouvais plus les histoires dans les jeux de mots et les gags. Et évidemment, le reste de la salle en redemandait : J’étais pris avec les ovations debout, les vivas, alors que moi je rongeais mon frein… À la fin du spectacle, il a chanté « Moi je raconte des histoires » de Paul Piché. C’était très beau et, bien sûr, les paroles lui allaient comme un gant, mais ça m’a dérangé que ça ne soit pas de la chanson traditionnelle. (Je ne sais pas pourquoi.  Que je sache, il n’est écrit nulle part que les conteurs ne doivent chanter que du trad…) Là, j’ai senti que la cote d’amour de cet artiste là (je ne savais déjà plus si je devais parler de « conteur ») était telle qu’il pourrait faire n’importe quoi et que les gens suivraient.  Ça m’a beaucoup troublé.  C’est ce que j’appelle le phénomène.

Pour moi, dans son créneau (le sien justement, quelque chose d’autre que le conte ou l’humour), il demeure un génie. Et c’est un mot que je refuse d’employer à la légère. Son aisance à jouer avec les mots est stupéfiante. Son charisme, au-delà du simple talent.  Sa sensibilité et son authenticité troublent en cette époque de faux-semblants. Je l’ai entendu être comparé à Sol, Yvon Deschamps, Raymond Devos.  Devos, je ne sais pas… Mais pour ce qui est des deux autres, il y a des parentés, c’est sûr.  Le retour à un temps où faire de l’humour ne signifiait pas tout à fait la même chose qu’aujourd’hui… (J’en reparlerai bientôt.)

La principale chose que je lui reproche au fond (à la personne, pas au phénomène), c’est de ne pas assez témoigner publiquement de la filiation de ce qu’il fait avec la grande tradition du conte, puisqu’il persiste et signe à se dire “conteux”.  Je suis déçu qu’il ne choisisse pas d’aller à contre-courant médiatique en répondant à une question de Marie-France Bazzo, de Guy A. Lepage, en disant haut et fort : « Vous savez, y’a pas que moi qui conte. Ils sont plus de deux cents qui s’y essaient au Québec, d’une manière ou d’une autre. Y’en a probablement dans vos régions aussi.  Y’en a qui faisaient ça avant je sois une idée dans la cervelle de mes parents. Allez les écouter… » ou « Ça fait plus de deux mille ans qu’on se raconte des histoires.  Les miennes sont pas mal, mais y’en a d’autres, vous savez. »  Est-ce à lui de faire ça?  Est-ce que les médias voudraient seulement entendre ce discours-là?

Pour moi, il aurait pu être une locomotive qui aurait servi à donner de la visibilité à tout le milieu, à une forme d’art qui se cherche… Au fond, il aurait pu faire pour le conte ce qu’il a choisi de faire pour St-Élie-de-Caxton : dynamiser une richesse méconnue, la mettre sur la mappe. Quelqu’un qui le connaît, et à qui je faisais ce commentaire, m’a déjà dit qu’il était « au-delà de tout ça ».  C’était avant le film, avant Tout le monde en parle, avant les disques de chansons et le DVD…  Imaginez aujourd’hui.

À ce jour, je n’ai toujours pas acheté Comme une odeur de muscles, ni sur livre-CD ni sur DVD.  Pas plus que L’arracheuse de temps (le livre troué). Je ne suis pas retourné voir de spectacles de Fred. J’ai payé trop cher pour le sympathique Bois du thé fort, tu vas pisser drette, offert en cadeau à mon père. Je me suis procuré Fred et Nicolas Pellerin, un disque de musique traditionnelle que j’adore au demeurant. Je suis allé voir Babine. Seul. Presque gêné. Mais c’était surtout pour voir si le conte se transposait bien au cinéma (Je n’en suis pas encore convaincu, essentiellement parce que, pour moi, les dialogues du film tombaient souvent à plat… Superbes images cependant. J’en reparlerai peut-être.).

Peut-être que je me prive d’un artiste d’une classe à part… Peut-être que j’ai été trop dur avec lui? À cause de la jalousie? De l’amour inconditionnel qu’on lui porte? Reste que j’ai de la misère à accepter toute l’attention qu’il monopolise, alors qu’il y a des conteuses et conteurs merveilleux qui restent dans l’ombre que son phénomène contribue maintenant aussi à leur porter.  Mon attention à moi, je la réserve pour ces derniers.

8 pensées sur “Fred et moi”

  1. Bravo Jean-Sébastien, et merci!

    Le sujet n’est pas facile à aborder pour un conteur, pour les conteurs. Je suis bien soulagé que tu aies enfin dit tout haut ce que je pense dans mon coin (mais pas tout bas).

    Est-ce que les critiques viennent de la jalousie? Pour moi, oui, complètement. J’aurais aimé payé ma maison avec mes contes, voyager en Europe avec mes mots. Par contre, je ne pourrais pas vivre avec un booking de cinq ans d’avance et m’éloigner de ma famille pour partir en tournée. J’accepte donc mes choix et suis, du coup, un peu moins jaloux. Mais juste un peu.

    À la question «Tu fais du conte! Comme Fred Pellerin?» j’aurai encore un malaise. Mais ma réponse est toute faite: «Non, pas comme Fred, je conte comme Marc-André Caron.»

    Salut l’ami.

  2. “Le seul reproche”… Je pense que tu as mis en mot… le seul reproche que peuvent décemment faire les conteurs. Mais…

    Dans mon cas la confusion quant à cet argumentaire remonte à déjà une couple d’année quand quelqu’un (un conteur, mais lequel ?… Ah, l’âge et ses conséquences mémorielles…) a répondu à quelques unes de mes phrases, ressemblant fort aux tiennes :
    “Faire ça pour le conte ? Pour les conteurs ? Mais pourquoi il le ferait ? Il s’est “fait tout seul”, comme on dit, s’est promené partout et ailleurs dans les salles de 10 personnes. Et au final ça fonctionne, il a le succès. Pourquoi devrait-il renvoyer l’ascenseur, alors que lui il est monté à pied ?”

    Mais quand je regarde l’absence totale d’individualisme, le soutien mutuel sans faille ni concurrence ou jalousie d’aucune sorte que se portent et s’apportent les membres de la grande communauté – que dis-je, fraternité – du conte au Québec, je me dis… Je me dis que oui, Fred Pellerin devrait bien contribuer lui aussi !

    Ou alors… C’est que tout le début du paragraphe précédent n’est qu’un rêve…

    1. Ouais… J’ai eu envie d’écrire que le milieu du conte ne donnait pas toujours envie de s’y associer, encore moins d’en être la locomotive. Je trouvais que le texte était déjà assez lourd comme ça. Tu me fais penser qu’un autre sujet délicat dont il me faudra bien traiter un de ces quatre, c’est le besoin de davantage de solidarité entre conteurs. Disons que ça ne sera pas avant Noël. D’ici là, je vais faire comme si ton avant-dernier paragraphe était tout à fait vrai… et attendre un homme vêtu de rouge devant mon poêle à bois!

  3. C’est certain que j’aimerais toujours entendre nommer d’autres conteurs à la télé. Que Fred — ou n’importe qui d’autre avec un peu d’influence — dise: “Renée Robitaille est une conteuse à surveiller” ou “Denis Gadoury m’a vraiment touché lors de son dernier spectacle”. Reste que ce n’est pas la responsabilité de Fred, d’après moi. C’est plutôt à nous, au “milieu du conte”, de continuer à éduquer les gens, d’offrir les meilleurs shows que nous puissions offrir, et de faire en sorte que les médias, au bout du compte, ne puissent pas nous ignorer. Cela dit, je reste réaliste: bien des gens se contentent de ne connaître qu’un seul conteur. Comme ces lecteurs qui lisent du Stephen King et rien d’autre; ce n’est pas que dans le conte qu’on voit ce genre de phénomène. Si jamais le conte continue à croître en popularité et en maturité, on peut espérer que ça s’améliore un brin.

    Et le “Tu fais du conte! Comme Fred Pellerin?” n’est pas que négatif. Oui, je fais du conte pour adultes, comme lui. Oui, je raconte seul sur scène, sans artifices, comme lui. C’est au moins ça que je n’ai pas à expliquer. Pour le reste, c’est à moi de faire valoir la saveur particulière de mes contes.

    Quant à son disque, tu sais qu’il est déjà platine? C’est en bonne partie à cause du “phénomène”, j’imagine, mais peut-être bien qu’il est bon aussi, et si oui, on peut oublier le phénomène et apprécier la musique. 🙂

  4. Il y a aussi que, comme tu le soulignes, les médias ont assigné un rôle précis à Fred Pellerin, et c’est parce qu’il avait déjà un message clair: ses contes sont centrés sur son village et prônent, disons, l’amour de sa région et les bienfaits d’une vie simple en communauté (je fais la synthèse à peu près, ça suffit à mon argument). Il n’y a pas des tonnes d’autres conteurs qui ont un discours si cohérent et si concentré. Peut-être que, pour obtenir autant de visibilité qu’il en a eue, il faudrait se construire consciemment un personnage à vendre aux médias, et proposer un message accrocheur. Penser marketing, quoi… mais ça, c’est le genre de démarche avec laquelle bien des conteurs ne sont pas à l’aise.

  5. Merci J-S de nous partager tes réflexions sur le conte. C’est vraiment une bonne idée ton blogue.

    Fred est effectivement devenu un phénomène et je crois sincèrement qu’il le mérite largement. Comme tu le dis dans ton texte, il sait jouer avec les mots avec une facilité désarmante. C’est probablement là l’origine de son succès. Avec ses mots, ses contes prennent une saveur poétique et humoristique, mais il parvient également à nous toucher le coeur et à nous arracher quelques larmes après nous avoir fait rire.

    C’est là toute la complexité du phénomène et de son génie. Fred est touchant d’humanité et c’est probablement ça la véritable clef de son succès. Parce qu’il faut avouer qu’après 5 minutes, Fred nous a dans sa poche. On a l’impression d’être avec un ami sur le bord du feu à se conter des histoires et à chanter. Il parle de son village, de ses voisins, de sa grand-mère, etc. Là seule différence avec nos vies, c’est le regard qu’il a sur les gens, les choses et les événements. C’est amical et sympathique.

    Est-ce que Fred nuit au conte? Ou bien, est-ce nous qui nuisons au conte? Est-ce que les meilleurs réalisateurs font la promotion des films des autres? Est-ce que les meilleurs humoristes font la promotion des autres humoristes? Est-ce nécessaire? Je suis bien d’accord avec Eric quand il dit que c’est aux conteurs de faire la promotion du conte et “d’offrir les meilleurs shows que nous puissions offrir”.

    Si Fred prêche pour sa paroisse (dans tous les sens du mot), je crois tout de même qu’il a fait grandement pour le conte. Pourquoi? Pour la simple et bonne raison qu’il a su trouver sa propre voie. Son chemin, il l’a façonné avec son coeur, sa voix et ses propres mots. Il a su développer son style bien à lui. Si Fred est populaire aujourd’hui c’est grâce à son authenticité qui nous touche. Son succès à fait connaître le monde du conte à la population en général. Le conte est sorti de l’ombre et des vestiges archéologiques.

    Maintenant, c’est aux autres conteurs de faire la différence. D’exprimer leurs passions, les mots et les histoires qui les habitent. Les bons conteurs sont nombreux. Ils sont dans toutes les régions du Québec. Ils racontent des histoires de tous les genres. S’il y a des gens qui nuisent au conte, c’est parfois nous-même. Quand j’entend un conteur faire une blague à la “Fred Pellerin” simplement pour être cool alors que ça manque d’authenticité, je suis déçu.

    Ceci dit, je pense également que Fred est devenu une victime de son propre succès. J’ai vu tout ses spectacles et comme nous tous, il change. J’ai bien aimé son dernier spectacle, mais en même temps, j’ai remarqué qu’il abuse maintenant trop souvent de ses délires verbales. C’est drôle, mais parfois c’est trop. Autant c’était sympathique, autant ça peut finir par nuire à l’histoire. Ha que l’équilibre est dur à atteindre! Le conte est vraiment un art!

  6. Cher Jean-sébastien,
    je mets en ligne mes réflexions (je te les ai déjà confiées par courriel) sur l’article à propos de Fred pellerin, qui m’a beaucoup intéressée et rappelé plein de souvenirs, comme celui de la première fois où je l’ai entendu conter, à Trois-Pistoles en 2002…

    Il a suffit qu’il paraisse en scène et déjà les cris, les applaudissements, les “standing ovations”. Il a suffit qu’il ouvre la bouche, et déjà les gens pleuraient de rire, à moitié pâmés. Je me souviens avoir été un peu “larguée” par son vocabulaire aux références toutes québécoises, l’allure de son débit verbal (120 km/heure environ), et -n’oublions pas que j’étais au Québec depuis seulement deux semaines et que mon dernier voyage remontait à presque dix ans- son accent totalement débridé, trois remparts terribles (mais non infranchissables, avec l’entraînement voulu) à mes oreilles de maudite française.
    Un peu perplexe, j’ai profité autant du spectacle donné par le conteur en scène, que de celui donné par son public. Totalement épatée que ce blond jeune homme -j’avais déjà quelques années de plus que lui- aux allures freluquettes d’enfant de choeur à lunettes soit capable, sans effort apparent, d’amener la centaine de personnes présentes (la forge était pleine à craquer !!!) à rire, pleurer, s’angoisser, rire de nouveau, chanter, etc… en quelques dizaines de minutes, et dans une parfaite décontraction. Un gars, je ne dirais pas au sommet de son art (ce serait bien dommage pour lui), mais fichtrement doué et maîtrisant son sujet, sans aucun doute.
    Après, pour l’avoir rencontré cinq minutes au coin d’une table, j’ai pu apprécier l’homme sans la scène, simple et charmant, pas une once de “m’as-tu-vu” ou de grosse tête. C’est tout, je ne l’ai jamais revu autrement que comme spectatrice, à deux ou trois autres reprises. J’ai pu constater que la mécanique était bien huilée, les textes, les jokes, les gestes, tout était réglé comme du papier à musique, peaufiné avec art et patience. Du bon boulot d’artisan. Mais je souviens également m’être demandée: “combien de temps fera-t-il, ce gars-là, avec le même registre?”
    De fait, si j’ai adoré ses deux premiers spectacles et livres-disques, le troisième “comme une odeur…” m’a franchement déçue. Rien de neuf, pas de fraîcheur dans l’écriture, pas de surprises… La sauce ne prenait pas. Mais se renouveler toujours, avec toute cette attente, tous ces gens derrière les pages… Moi, ça me ficherait la trouille. Dans un sens, le fait de continuer est admirable, mais j’aimerais le voir faire carrément autre chose, sortir de son village, au risque de se défaire de son étiquette… Un autre genre naîtrait peut-être ! ça, ce serait intéressant.

    Quant à l’ombre qu’il fait aux autres conteurs québécois, ou que les médias lui font porter à force de le mettre en lumière… Cela me rappelle, chez nous, le cas de Yannick Jaulin. Doué, talentueux, jeune (enfin moins que moi ou Fred), jouant lui aussi du registre “mon village”, et surtout très médiatisé, peut-être l’un des seuls conteurs français à avoir les honneurs réguliers d’une presse nationale… J’avoue ne pas lire beaucoup les journaux, mais je ne pense pas me tromper. Et s’ils sont peut-être deux ou trois, ici, à profiter de cette médiatisation, il reste à coup sûr le seul conteur vraiment connu du très grand public (vous savez, celui qui profère régulièrement des calamités du style: “conteur? ça existe vraiment ?” ou encore “et vous faites quoi, sinon, comme métier ?”).
    De l’ombre aussi, donc. Tout transite par son image. certes, il l’a également mise au service du genre “conte”, cette image. Il s’est fait ambassadeur d’un art peu connu et a largement contribué à lui redonner des lettres de noblesse modernes. Mais ce faisant, il lui a également donné une image si personnelle et si prégnante, que peu de gens -hormis ceux du microcosme- se posent la question d’un “avant-Jaulin”, d’un “après-Jaulin”, ou tout simplement d’un “autre-que-Jaulin”. Revers de la médaille. Et qui n’entame en rien le talent du monsieur. lequel représente, à mon sens personnel, un courant par trop épris de scénographie à tout crin, à la limite du “one-man-show”. Mais il est vrai que j’aime sentir qu’un conteur s’adresse vraiment à son public… avec simplicité.

    Fred a également contribué grandement à refaire parler du conte au Québec (et du conte Québécois à l’étranger), avec les Faubert, Bérubé, Lamontagne et consorts. Chose étrange et intéressante, il a à la fois modernisé le regard sur le conte, et permis aux gens de réapprendre à aimer -sans rougir- leur coin de terre. Il a mis le coin du feu sous les projecteurs. Il a permis aux gens de se voir par sa lorgnette “regardez-vous, vous êtes beaux et vous avez des tas de choses à raconter”. Sans aucun doute, c’est très fort…
    Mais chacun, chacune, a son mot à dire, et à sa façon. Et doit suivre sa route. L’ombre des géants prouve au moins que géants il y a ! Et cette ombre-là n’empêche jamais sciemment d’autres plantes de pousser sur la terre…
    Affûtons nos plumes, mes amis, et au boulot ! Tant qu’y a du plaisir à conter, y’a de l’espoir !

    à bientôt

    Alice

  7. Bon, puisque j’ai été invité par le maître des lieux à commenter les articles anciens, je m’y attelle : Fred Pellerin vu de France par un conteur français qui n’est jamais allé au Québec.

    Il n’est pas encore connu chez nous, même si sa popularité va grandissant. Il arrive à remplir des salles de 300 places à Paris pendant un mois entier par an, avec affiches de 4 x 3 mètres dans le métro et j’ai même entendu parler de lui au journal d’une grande chaîne de télé nationale, certes comme d’une curiosité venue du Québec, mais quand même. Et dans le milieu des conteurs, il est évidemment connu et diversement apprécié, mais comme n’importe qui du milieu.

    De mon point de vue, je regrette qu’on n’ait pas de Fred Pellerin par chez nous (Yannick Jaulin qu’évoquait Alice est loin d’être aussi célèbre). Mine de rien, grâce à Fred les Québécois ont l’air de savoir à peu près ce qu’est le conte. Certes, entendre le grand public ou les organisateurs répondre “ah oui, comme Fred Pellerin” à chaque fois que vous évoquez votre art doit être lassant, mais ici, quand on parle de conte, les gens croient que :

    1. c’est pour les enfants,
    2. ça parle de château et de princesse,
    3. un conteur, c’est quelqu’un qui lit ou, au mieux, récite une histoire apprise par coeur, éventuellement en étant déguisé.

    Eh oui, les références ce sont Walt Disney, Charles Perrault et la bibliothécaire ou l’institutrice qui lit une histoire aux enfants de maternelle en leur montrant les images. À choisir, je préfère être comparé à Fred.

    Alors qu’au Québec, comme le disait Éric Gauthier dans son commentaire, le public sait qu’un conteur ça peut être quelqu’un qui raconte aux adultes des histoires qu’il connaît sans les réciter, histoires plus ou moins réalistes, plus ou moins drôles. C’est quelqu’un qui reste lui-même, n’incarne pas un personnage sous un déguisement, quelqu’un qui est en contact avec le public.

    Quand je l’ai vu, c’est ce qui m’a frappé. Il était sur une scène surélevée, inondé de lumière, face à un public plongé dans le noir, dans une salle qui pouvait contenir 200 personnes. Autant d’artifices qui ont tendance à éloigner le conteur du public. Et pourtant il était là, avec nous. J’ai vu tellement de conteurs absents que sa présence à lui, surtout en dépit du contexte scénique, m’a impressionné.

    Alors, oui, il a un gros défaut, c’est de partir trop loin dans la blague, dans l’humour, de trop laisser l’histoire en stand-by de temps en temps. Il a plusieurs fois
    cassé les images que j’avais dans la tête, mon immersion dans l’histoire, pour sortir une blague ou un jeu de mots bien placé, pour faire un aparté de quelques minutes.

    Quoi qu’il en soit, je ne pense pas qu’on puisse lui reprocher de ne plus tout à fait être un conteur. Il raconte avec passion des versions très personnelles et non figées d’histoires traditionnelles ou inventées qu’il reconstruit à chaque prestation à partir d’une simple trame, avec très peu d’artifices scéniques et tout en établissant une grande complicité avec le public. Je connais en France pas mal de conteurs bien établis (et je ne parle même pas des débutants comme moi) qui sont loin de maîtriser tous ces aspects qui me semblent pourtant fondamentaux. Pour le dire autrement, si lui n’est pas conteur, j’en connais beaucoup qui le sont encore moins que lui…

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