Le miroir d’Alice ou l’écho d’un blogue

Elle s’appelle Alice.  Elle est conteuse française (québécoise de coeur) et, sur mon chemin de conte, elle m’a plus d’une fois donné des coups de pouce… Ou tendu des miroirs plutôt.  M’a aidé à réfléchir.

La première fois qu’elle m’a tendu le miroir, c’était dans un atelier donné par Didier Kowarsky.  Pour un exercice, j’avais improvisé une histoire à partir d’idées d’un ami à moi…  Elle m’avait dit : « Continue à la raconter cette histoire-là.  Elle est ronde. »   Je n’ai jamais vraiment compris ce qu’elle avait alors voulu dire, mais je la raconte encore.  Lors d’un apéro-conte, elle me l’a redemandé.  Ma première fois au défunt Sergent recruteur, en ouverture de soirée, c’était avec cette histoire-là.

La seconde, c’est sa participation au texte « Haltes et rencontres sur le chemin du conte : Regards d’apprentis sur la formation » qui conclut L’art du conte en dix leçons (Planète Rebelle, 2007).  J’avais alors été frappé par sa qualité d’introspection et son sens de l’humour.  Elle m’avait notamment donné une citation tellement riche que je ne savais plus comment la classer tant elle recoupait toutes les autres :

« … Ensuite, il y a eu un exercice sur lequel Didier [Kowarsky] s’adressait à chacun de manière spécifique ; il me semble qu’il arrivait à débusquer la « petite bête », le petit travers – pas le défaut, plutôt le bâton qui empêche la roue de tourner – de chacun et chacune. Et là, j’ai pris une […] grande leçon dans la face » : « Mets-y un peu d’insolence », qu’il m’a dit, « sois impertinente ». Et paf ! En plein dans le mille. Effectivement, ce lâcher prise m’a fait un bien fou ; j’y ai pris énormément de plaisir, je l’ai savouré comme un gros gâteau interdit. C’est tellement bon ! Être insolente, oh oui, chouette !

C’est ce lâcher prise qui a été déterminant, après, dans ma façon de conter et de faire : naturellement, je ne dis pas que je me suis empressée d’appliquer ces leçons à la lettre (il ne nous l’avait d’ailleurs pas conseillé) – et, du reste, on n’y pense quasiment jamais au bon moment… – mais, disons, j’ai laissé mijoter ça dans un coin de ma cervelle, le temps que ça infuse et imprègne bien les circonvolutions. Quand je m’en éloigne trop, j’ai un petit coucou suisse dans la tête qui me fait tap-tap : « Rappelle-toi Didier ! » (Remember Kowarsky, en quelque sorte…). J’ai alors un sourire qui s’étale sur la figure et je me dis qu’il fait bon être insolente parfois… »

La troisième, ce sont ses contributions au blogue que vous lisez actuellement.  Je ne sais pas à quel point vous le réalisez, amis lecteurs, mais vos commentaires demeurent pour moi la preuve la plus tangible que ce que vous lisez ici vous plaît ou du moins vous fait assez réagir pour que vous ayez envie de répondre et d’engager la conversation. C’est l’écho qui répond au crieur dans la montagne.

Depuis les deux ans que Tenir conte existe, à travers les quelques 80 billets que j’ai rédigés, Alice y est allé d’une quarantaine de commentaires.  Ce n’est bien sûr pas une question de quantité et chaque commentaire, fût-il court, est important.  Toutefois, je formulais pour ce blogue le projet de “[réfléchir] sur la pratique contemporaine du conte et de l’oralité […] en dialogue avec ceux et celles qui voudront échanger sur ces questions”. Vous comprendrez donc que l’assiduité d’une lectrice-commentatrice comme Alice a souvent donné du sens à ce labeur passionné mais quelques fois ingrat.  D’une certaine façon, elle est devenu votre visage, amis lecteurs.  En bloguant (et en me demandant parfois si le jeu en valait la chandelle), je me disais souvent que j’écrivais au moins pour Alice…  Mes élucubrations auraient un écho. Cette amitié épistolaire permettait de solidifier des liens constitués à partir de seulement quelques rencontres « en personne ».

Puis actuellement, elle est vacances/tournée au Québec.  Après sa participation au Festival Contes en îles (Iles de la Madeleine), une virée dans les maritimes, elle nous a rendu visite à Sherbrooke. Elle a rencontré ma famille, nous a présenté son amoureux (sympathique Bruno, si attentifs aux enfants et aux gens) [- et on a bien hâte de croiser Oscar, leur fils qu’ils aiment tant].  Ils nous ont fait l’honneur de demeurer chez nous.  D’une façon très concrète, elle m’a permis de matérialiser ces amitiés internationales entre conteurs.  Par ma fée-marraine et son vaste réseau, j’avais bien sûr conscience que cela existait, mais jamais d’une façon aussi personnelle.  J’aurais voulu la faire connaître plus largement au public sherbrookois, mais il s’est fait rare à la soirée où nous lui offrions une scène.  Espérons qu’il sera au rendez-vous lors du Festival Les jours sont contés en Estrie, où elle se produira à nouveau.

C’est pourquoi, alors que Tenir conte a deux ans depuis peu, afin de lui dire merci et de vous donner la chance de la mieux connaître, je publie aujourd’hui avec sa permission le (long, mais très touchant) texte qu’elle m’avait offert en 2009, une réponse à la question “Pourquoi je conte” qui ouvre ce blogue. Une façon peut-être aussi de vous dire la parenté d’esprit que je me sens avec cette amie lointaine…

Une façon enfin de dire aussi merci à (dans le désordre) André, Jacques, Frédéric, Nicolas, Fabien, Marc-André C., Marc-André F., Steeve, Hélène, François, Jean-Pierre, Annie, Élodie, Karine, Éric, Kimoki, Michelle, Anik, Valérie, Eveline, Guillaume, Petronella, Julie, FX, Stéphane et tous les autres que j’oublie ou ne connais pas et qui font par leurs échos que Tenir conte est vivant.

1 pensée sur “Le miroir d’Alice ou l’écho d’un blogue”


  1. (stupéfaction intense)

    Je suis z’émue…

    Moi qui suis si souvent en froid avec l’informatique, voici que je lui dois un vrai ami (puisque nos correspondances sont pleines de pixels)… Heureusement, je n’ai pas pleuré sur le clavier de l’ordinateur, il n’aurait pas aimé (et un autre non plus).
    ça a été un réel plaisir de se retrouver après avoir appris à se connaître à travers l’écran, je le confirme. Pour ce qui est des coups de pouces, je pourrais te renvoyer la politesse sans aucun problème: ton blog et nos échanges m’ont donné plus qu’à réfléchir sur des sujets souvent passionnants, au risque d’avoir des courbatures dans les neurones !

    En un mot comme en cent, cher Jean-Sébastien: merci !

    Et crois-moi, côté accueil, tu ne perds rien pour attendre, dès que toi et ta famille poserez un orteil en Bretagne…

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